L’insigne dignité de Salwa

Hélé Béji

Par Hélé Béji

-M. le Président,Monsieur le Premier ministre, Députés, Candidats,
Avez-vous vu cette femme aux longs cheveux, aux yeux comme rétrécis et bridés par le chagrin, à la pâleur poignante, à la présence gracile, un sourire erratique aux lèvres, nous parler avec ses mots intenses? L’avez-vous vue s’adresser à vous, non pas comme à des hommes et des femmes de peu, mais comme à des êtres libres auxquels le pouvoir a accordé un privilège unique, celui de marcher au devant de vos semblables pour donner l’exemple, de décider de leur sort en ne regardant que ce que vous dicte votre conscience, de posséder par votre seule action la faculté de changer le mal en bien, et d’insuffler un idéal de soi qui tient tout entier dans le vrai souci des autres ? Ce que vous êtes politiquement dépend de ce que vous faites humainement.
Que vous dit cette femme ? Que s’est-il passé pour qu’elle se lève, digne et fragile, courageuse, seule, sans défense face à vous, Etat, Assemblée, Président, ministres, députés, juges, électeurs, seule dans l’adversité, seule surgie d’un lieu hostile et menaçant où chacun peut devenir en une seconde violent et aveugle, sourd ou fou, où la haine a déjà rongé les couleurs, a tordu les formes, a précipité le paysage dans la bourrasque des éléments, et où chacun se demande, tremblant et malheureux, vers qui se tourner, qui pour nous secourir, où aller, comment sortir, marcher, quoi dire ?
Salwa depuis sa solitude, debout, droite, a répondu avec quelques mots frémissants, très simples, avec une distinction chuchotée, avec une voix d’enfant perdu au milieu d’ogres : rendez-nous notre liberté. Votre dignité dépend de notre liberté. Salwa nous a fait ressentir, en quelques infimes secousses, en quelques éclairs bleutés, l’inébranlable précarité du mot liberté. Elle a dit : non, la Justice n’est pas indépendante, elle est plus que cela, elle est libre. L’indépendance de la justice est une fiction, la liberté de chaque juge, elle, est une réalité. En son for solitaire, chacun de nous est aussi un juge, dans le sens où nous sommes innocent ou coupable par notre seule volonté. Les juges peuvent se rendre coupables, justement parce que ce sont des êtres libres. Un juge est coupable envers lui-même, quand il ne défend pas sa liberté à travers celle des autres. En matière de justice humaine, il n’y a pas de péché originel. On n’est jamais a priori coupable, mais toujours a priori innocent. Les juges ont le devoir d’être des juges non pas irréprochables (c’est humainement impossible), mais innocents. S’ils se rendent coupables envers un justiciable, ils deviennent eux-mêmes justiciables. Ils ne sont pas au-dessus des hommes parce qu’ils sont juges, ils sont juges parce qu’ils ont le mérite d’être des hommes, c’est-à-dire eux aussi des êtres redevables. Rendre la justice au sens fort, c’est être redevable de ses actes, de sa conscience, de son jugement. Un acte de justice peut être jugé sans pour autant que soit porté atteinte à l’intégrité de la Justice. Les juges de l’Etat sont le modèle de notre culpabilité ou de notre innocence. Ils tiennent entre leurs mains l’équilibre vertigineux de l’équité. Chacun de nous a le pouvoir d’arbitrer entre l’injuste et le juste. Chacun de nous sait de manière innée quand la justice des hommes est menacée, et quand il faut à tout prix la défendre. Idéalement, le ministre de la Justice doit être le premier résistant à l’injustice.
Dans les moments de désarroi historique comme celui-ci, quand on sait que va se jouer de manière décisive le sort commun, quand tout se mêle dans la confusion furieuse, il y a soudain une femme qui se lève, intacte, miraculeusement épargnée par la suffocation collective, et qui se met à respirer pour les autres, leur  insuffle un air pur, sans miasmes. Alors, dans son regard, son geste, sa silhouette, le son de sa voix, on se dit : voilà, c’est elle ! Salwa a provoqué un coup de foudre collectif. Elle s’est mise à parler, et on a dit, c’est elle ! C’est elle la liberté, c’est elle la résistance, c’est elle la justice ! Alors un silence religieux s’est fait autour de nous. Le tintamarre des élections s’est tu soudain, le silence de nos âmes s’est saisi de nous, et on l’a écouté avec une ferveur qu’on avait cru éteinte, qui était morte. Réveillez-vous, dit cette voix de profundis, avec une suavité plus puissante que tous les cris du monde, les discours tonitruants, les emphases, les rodomontades assourdissant la campagne électorale, dont le bruit nous avait assommés, endormis, nous avait plongés dans le lourd sommeil de la conscience tombée en léthargie. Et le songe de Salwa nous réveille, il nous secoue, il nous sort du cauchemar, il nous soulève par la puissance aérienne de son évidence, il nous allège, il nous libère de la défiance, il nous redonne confiance en l’humanité.
Oui bien sûr, disent la plupart des politiques, Salwa Karoui défend son mari, Nabil, c’est naturel, c’est logique. Elle est subjective, elle est dans le sentiment. Elle est de parti-pris, c’est normal. Elle défend ses intérêts, sa famille, son existence particulière, son bonheur privé. Toutes les femmes des détenus défendent leurs proches, même quand ceux-ci commettent les pires crimes. Oui mais vous, gens de pouvoir, considérez-vous que votre action politique est seulement un parti-pris ? Si demain vous deviez prendre la défense de vos proches, serait-ce pour vous-même, pour votre personne seule, ou parce que vous savez que c’est une cause qui les dépasse et vous dépasse ? Réfléchissez. Quel est le sens de votre engagement politique, le bien individuel, ou le bien général ? La réponse va de soi, c’est le bien public. Salwa ne défend pas l’innocence de son mari, elle ne défend pas la liberté de ses proches, mais celle de son prochain, de notre prochain, la vôtre, la mienne.
Monsieur le premier ministre, vous avez incarné la jeunesse de la jeunesse, vous avez commencé votre carrière au sommet du gouvernement avec panache, votre discours d’investiture à l’Assemblée en 2016 avait de la hauteur, de la sincérité, de l’énergie. Vous avez emporté mon adhésion et celle de beaucoup d’autres. On vous a encouragé car vous partiez à l’assaut d’une montagne périlleuse, la démocratie, et vous aviez la stature d’un brave qui ne craignait pas l’obstacle, ni les vents contraires. Revenez à cette source, ne cherchez pas la clé du pouvoir dans la « force », comme l’écrit votre affiche, mais dans l’élévation. Ne cherchez pas la victoire quoi qu’il en coûte, mais l’honneur du combat ; ne forcez pas l’obéissance, mais l’admiration. Vous qui n’avez encore jamais été élu, gagnez le suffrage par la voie droite. Si vous avez été persécuté, empêchez-vous de persécuter en représailles. Pratiquez la clémence d’Auguste. Plutôt que d’accuser tel ou tel, entrez en vous-mêmes, faites un examen de soi. Ne transformez pas vos adversaires en ennemis, vos admirateurs en serviteurs cyniques, vos concurrents en victimes. L’exercice du pouvoir n’est pas un apprentissage de la force, mais un exercice de la maîtrise. Un candidat à la présidentielle est déjà dans l’esprit des électeurs un président virtuel, il doit se montrer magnanime et rassurant. Son image doit être celle de la confiance, de la conduite impeccable, de la protection.
Le président actuel en exercice, M. Mohamed Ennaceur, saura j’en suis convaincue, être le garant moral du processus électoral. La grande estime que j’ai pour lui tient à son humanisme pétri de bonté et de délicatesse. Il agira dans le sens de son aversion particulière pour l’injustice, et d’une sensibilité populaire allergique à la souffrance et à l’arbitraire.
Notre ministre de la Justice, grand commis de l’Etat, juriste hors pair, sait mieux que quiconque que le droit ne dit pas le tout de l’humain, et que la conscience humaine se place encore plus haut que la loi écrite : »Deux choses remplissent le coeur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi » (Kant).
Enfin vous, candidats présidentiels, cessez de comptabiliser vos pourcentages et vos voix, car votre victoire n’aura jamais l’éclat immaculé de la probité, elle sera minée par une faille indélébile, si vous l’obtenez par l’élimination d’un adversaire dont l’absence couvrira, depuis l’ombre de sa cellule, votre mandat, et souillera, dès le départ, votre honneur et votre souveraineté.
Non messieurs, ce n’est pas seulement la liberté de son mari que Salwa cherche à gagner, c’est l’égalité des citoyens sans exception, par le choix souverain de leur candidat. Car l’inégalité des candidats condamne les électeurs à leur propre inégalité face aux urnes. Rendre à l’Etat, ce dieu terrestre, son humanité céleste, l’égalité. L’Etat n’est pas un dieu vengeur, un dieu qui élimine ses concurrents avant la course. L’Etat n’a pas de concurrents. L’Etat est un héros équitable, et non pas un ennemi implacable. Exigez que la compétition redevienne ce qu’elle doit être, une fête démocratique où tous les électeurs entreront avec enthousiasme, car bon nombre d’entre eux n’auront pas été éliminés par l’effacement pur et simple de leur favori embastillé sans lettre de cachet. Dressez-vous d’une seule voix à l’appel de Salwa, devenue dans sa frêle beauté, la statue vivante de votre dignité, c’est-à-dire celle du peuple que vous voulez gagner.

Hélé Béji
6 septembre 2019

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