Les conséquences d’un scrutin hors norme

La Tunisie a fini par être gagnée par la vague populiste qui a fait florès dans de nombreux pays, aussi bien en Europe qu’ailleurs. Une vague qui a été alimentée par   l’échec de la classe politique de l’ancien système, son incapacité de changer de mode opératoire ou de retenir les enseignements de ses errements interminables. Dans le cas spécifique de l’expérience démocratique tunisienne, le paradoxe vient du fait que les mauvais exemples sont venus de partout, aussi bien de la gauche, des centristes, de la droite et des islamistes. Tous ont donné la preuve de leur incompétence, leur décalage par rapport à une réalité complexe et à l’extrême pauvreté du discours qu’ils véhiculent. Dans la nouvelle configuration dont nous constatons l’émergence, il apparaît que pour réussir dans une élection, il ne suffit plus d’avoir un parti ou une machine électorale derrière. A l’ère du tout numérique,  il importe plus d’avoir une image, une armée d’internautes et pas nécessairement de grands moyens matériels ou le soutien actif  d’une horde d’hommes d’affaires. Pour monter au créneau, espérer fausser tous les calculs et s’inscrire dans une logique antisystème, il suffit d’agir autrement, plus intelligemment, bâtir une confiance en suivant de nouvelles voies. Manifestement, ceux qui ont perdu dans l’examen électoral du  15 septembre n’ont pas pris en considération ce postulat et leur bilan calamiteux a fini par les rattraper.
Le séisme politique provoqué par le scrutin du premier tour n’est pas venu ex nihilo. Même s’il ne faut pas mésestimer l’ampleur de l’abstentionnisme, et la profondeur du malaise qui habite les Tunisiens, notamment les jeunes, ce qui s’est produit est une sanction sans appel d’un système qui n’a pas fonctionné, d’une gestion calamiteuse, huit ans durant, des affaires du pays et d’un échec patent pour changer le quotidien des Tunisiens et restaurer leur confiance.
Dans la tourmente actuelle, peut-on dire que les résultats de ce scrutin peu ordinaire, ouvrent la voie au changement ou marquent, en revanche, l’amorce d’un saut vers l’inconnu ? Même s’il sera difficile de fournir des réponses convaincantes, il faut avouer que la réalité montre que les règles du jeu ont été modifiées, de fond en comble, et que ceux qui n’ont pas tenu compte de ce postulat, se sont trouvés hors jeu.
La sanction a été sévère puisqu’une figure de l’antisystème, qui vient de nulle part, qui n’a ni parti, ni machine électorale derrière elle, est parvenue à gagner la confiance des électeurs et à perturber l’ordre établi. Il en est résulté, également, qu’une autre figure populiste, dont la montée en puissance vient essentiellement de la perversion de l’action associative et de l’absence de l’Etat, a fini par fausser la route aux autres prétendants.
L’émergence de nouvelles figures politiques, peu rompues à l’action publique et manquant cruellement d’expérience et de moyens, a été concrétisée par le préjugé favorable qui leur a été donné par un corps électoral hétérogène, peu nombreux et qui a cru au message de ces nouveaux acteurs. Le choix des électeurs a obéi à des critères au demeurant subjectifs, émotionnels même. Ces derniers ont accordé un préjugé favorable à ceux qui ont satisfait au mieux la condition de probité et d’humanisme, ou plutôt de faux humanisme.
Cette redistribution des cartes a été l’aboutissement normal d’un système qui a très rapidement atteint ses limites et dont les rouages ont été grippés. Elle a été rendue possible à la faveur de l’éclatement du paysage politique, l’incapacité des familles centristes, démocrates et progressistes à interpeller les électeurs, à présenter des candidats crédibles et des programmes qui répondent aux attentes et aspirations des Tunisiens.
Face à un système sclérosé, au blocage de la vie politique, à la grande désillusion des Tunisiens, notamment les jeunes, toutes les grandes familles politiques réunies ont reçu une grave claque. Cela est vrai pour les courants centristes, les partis socio-démocrates et progressistes, les formations de gauche et aussi et surtout pour le mouvement islamiste Ennahdha, qui ne peut plus se targuer de la discipline de sa base et encore moins de l’harmonie qui a quelque temps caractérisé son action.
Même si la campagne électorale calamiteuse menée douze jours durant a sonné le tocsin, les prétendants en course n’ont pas eu la réactivité nécessaire pour éviter un tel calvaire, un grand désaveu.
Pris dans la tourmente d’une logique assassine,  les prétendants ont préféré foncer droit au mur. Ils ont privilégié l’affrontement au lieu de l’engagement, les voies glissantes de la diffamation et des déclarations incendiaires au débat apaisé et à la présentation d’alternatives sérieuses. Ceux qui ont été sanctionnés par les urnes, ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes, à l’impertinence de leurs stratégies et à leur insoutenable légèreté.
Ils ont cherché plutôt à satisfaire leurs ego, en s’investissant à régler dans une guerre fratricide leurs comptes politiques, au lieu d’adopter une démarche de rassemblement raisonnée ou de présenter des alternatives sérieuses.
Même si les résultats de ce scrutin ont surpris, déçu également, il n’en demeure pas moins vrai qu’ils expriment une volonté populaire de rupture avec une gestion catastrophique des affaires publiques. Une gestion qui a souvent obéi à la logique partisane de partage du gâteau, plutôt qu’à celle qui permet aux gouvernants de servir les intérêts du pays, de conduire  le changement et de redonner espoir aux Tunisiens.
Alors qu’on est dans la moitié du chemin électoral, le plus dur est à venir. Les élections législatives qui se dérouleront dans les jours à venir, risquent de brouiller davantage les cartes et de plonger le pays dans une situation qui le rendrait instable politiquement et pratiquement ingouvernable.

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