Crise économique, impuissance politique : Il est temps d’agir et de changer

Un vote sanction ou carrément de vengeance à l’égard de la classe politique a été clairement exprimé. C’est du moins la première interprétation qu’on peut faire des premières estimations des résultats du premier tour. Le peuple, loin d’être dupe, a dit stop aux manipulations politiques. Il souhaite le changement.

 La classe politique semble parfois oublier que l’un des déclencheurs de notre Révolution était le besoin de changement politique, économique et social. Aujourd’hui, les espérances sont déçues et la transition économique est toujours au point mort pour ne pas dire catastrophique. En effet, on peut affirmer aujourd’hui que l’économie tunisienne est quasiment à l’arrêt. Neuf années se sont écoulées et ce sentiment que rien ne change persiste. Si les Tunisiens réclament depuis le 14 janvier de la liberté, de la dignité, de l’emploi, du développement, il faut reconnaître que leur déception est grande et qu’ils doivent aussi réclamer aujourd’hui, en plus, la sécurité.
Les gouvernements successifs semblent impuissants face aux multiples défis. Les institutions internationales imposent des règles de gestion strictes, le syndicat revendique des demandes démesurées et les lobbies ne se gênent plus à réclamer le maintien des acquis, voire des privilèges.
Bien qu’étant convaincus que la marge de manœuvre des responsables politiques est étroite, les citoyens souhaitent voir le bout du tunnel. Le pouvoir en place n’a pas saisi que sa capacité de « nuisance » et de freinage de l’économie est importante. Il faut admettre que la période actuelle appelle des réponses courageuses. Comme le disait Lawrence Summers, ex-conseiller économique de Barak Obama, « on ne sort jamais d’une crise économique profonde sans rupture radicale avec les méthodes du passé ».

Relancer une Tunisie quasiment à l’arrêt
Depuis 2011, les vents n’ont pas été porteurs, ne laissant pas espérer une reprise économique. L’économie tunisienne se trouve paralysée par un climat d’incertitude politique et économique. Il est vrai que les enseignements de la Révolution ne semblent pas avoir été tirés et que les objectifs sont très vite passés aux oubliettes. Il semble que rien n’ait été appris : chassez le naturel, il revient au galop. Les résultats du vote du premier tour ne sont que les premiers signes d’une déception généralisée. Si rien n’est fait rapidement, nous serons les victimes d’un échec programmé et d’une explosion sociale dont les conséquences ne seront pas facilement maîtrisables.  Qu’on se le dise, nous savons tous comment relancer une croissance en Tunisie. En permettant à ceux qui veulent créer, risquer et innover de le faire, et donc en réduisant les risques inutiles et les coûts excessifs à le faire. Du côté des risques inutiles, en plus de l’insécurité, se trouvent la judiciarisation de la vie économique, le clientélisme et l’instabilité des règles. Du côté des coûts, une montagne de papiers, codes, procédures et instances, le tout, accompagné par une fiscalité d’un temps révolu. Que peuvent donc faire les autorités pour sortir la Tunisie du marasme économique ?
La crise économique que nous vivons actuellement nous invite à prendre rapidement conscience des chances perdues et les entrepreneurs ne peuvent pas se résoudre à ce que notre pays, par facilité ou manque de courage, ne se donne pas les conditions d’un changement majeur. Notre pays est dans une situation difficile. Il est temps de réagir et nous remettre tous ensemble en question. Nous avons un effort de lucidité important à réaliser, et ce, dans la plupart des domaines, économiques et sociaux. Soyons honnêtes et lucides, nous avons un gros problème d’efficacité économique. Il faut avoir la conviction que s’il faut faire des changements, c’est certes pour construire mieux à terme, mais aussi parce que la situation actuelle n’est simplement pas acceptable.
Il est urgent de faire sauter les blocages. Il est certes habituel, voire compréhensible que les politiques ne se lancent jamais dans des mesures réformatrices importantes, et ce, pour deux raisons : d’abord parce qu’elles sont impopulaires et surtout parce qu’elles prennent toujours du temps à faire valoir leurs effets positifs, commençant toujours par leurs effets négatifs. Mais l’économie est ainsi faite que l’ajustement produit d’abord l’inverse de ce qu’on recherche. Permettre aux entreprises d’embaucher implique de leur permettre d’ajuster plus aisément leurs effectifs, ce qui se traduit d’abord par des licenciements, jusqu’à ce que les profits remontent et que l’embauche reprenne, avec des sociétés plus solides et moins inquiètes d’embaucher puisque la correction sera plus aisée.
Les membres du futur gouvernement doivent comprendre que leur carrière politique est déjà perdue comme leurs prédécesseurs. Maintenant qu’ils n’ont plus rien à perdre, ils peuvent passer à l’action avec des réformes audacieuses et courageuses. Dans cette perspective, il est important de souligner que notre Administration est complètement déconnectée et nécessite une intervention chirurgicale de grande ampleur. Il existe dans notre pays un profond déficit de confiance entre le citoyen et son Administration. Le politique considère souvent l’argent public comme un don du ciel et ressent qu’il est naturel d’en profiter. Le contribuable estime, parfois à raison, qu’il y a trop de gaspillage dans nos administrations et cherche à éviter de payer les impôts dont il est redevable. J’ai aujourd’hui la pleine conviction qu’il faut renouer cette relation de confiance en mettant à la tête de nos administrations une jeunesse dynamique et innovante pour rompre d’une manière quasi-définitive avec de vieilles habitudes d’un autre siècle. Pour cela, il est utile de passer d’une administration de contrôle à une administration de service où le fonctionnaire doit se considérer comme le serviteur du citoyen et non l’inverse.
Malgré quelques soubresauts, la société tunisienne a pleinement conscience de la nécessité de ce changement et de son urgence. Pour donner de l’espoir aux jeunes Tunisiens, il va falloir frapper fort et c’est cela qu’attendent les Tunisiens. Ils en ont assez des petites lois votées entre amis. Ils attendent de vraies réformes structurelles pour relancer l’appareil économique, car ils savent que le chômage, hélas, progresse. De telles réformes sont parfois douloureuses. Bien sûr, ce n’est jamais facile à accepter mais si on veut guérir, il y a parfois des opérations douloureuses qui s’imposent.
De toute évidence, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont un appel de détresse de la part de la jeunesse tunisienne. Nous devons saisir ce message et passer à l’action car il existe un seuil de tolérance des insatisfaits avant qu’ils ne lâchent un deuxième « ça suffit » et recommencent à défier ouvertement les autorités. Il importe donc de mesurer les risques de tension auxquels nous restons exposés, les difficultés sociales que cela induit et les obstacles nouveaux auxquels peuvent se heurter les entreprises dans leur activité. La Tunisie doit prendre le cap du changement.

Mohamed Ben Naceur

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