Un grand homme ne meurt jamais vraiment

Sur le chemin qui conduit à la dernière demeure de notre très regretté  président Caïd Essebsi, on passe forcément devant la tombe d’un des hommes les plus illustres que cette bonne terre de Tunisie ait produit : le jurisconsulte et savant, El Imam Ibn Arafa Al Ouerghemmi. Bien qu’il y repose depuis plus de 6 siècles, sa pensée, son parcours et ses écrits continuent à être enseignés dans les universités du monde musulman et on ne compte pas les colloques scientifiques qui traitent de l’œuvre de cette sommité intellectuelle. Il n’y a là que la traduction d’un principe assez largement admis : les grands hommes ne meurent jamais.
Le grand homme qui vient de nous quitter n’échappera pas à cette règle et mérite, à plus d’un titre, les galons de la postérité.
Par son itinéraire exceptionnel, son patriotisme sans faille et son rôle décisif dans l’histoire de son pays, il a gagné le droit d’entrer dans le Panthéon national aux côtés d’hommes tels que Bourguiba, Moncef Bey, Farhat Hached, Hédi Nouira et tant d’autres qui ont consacré leur existence à servir la Tunisie.
Les historiens, mieux que moi, sauront dresser la biographie de cet homme d’Etat aux immenses qualités et au destin exceptionnel.
Qui peut se targuer, après une carrière au sommet de l’Etat de plus de 30 ans, suivie d’une retraite politique de 20 ans, d’avoir repris du service pour sauver son pays du chaos et le mettre sur la voie de la démocratie ?
J’ai beau fouiller l’histoire de notre pays, je n’y croise aucun exemple similaire.
µJe laisse, également, le soin aux politologues de dresser son bilan depuis 2011 en formant le vœu qu’ils sauront faire le départ entre « le bon grain et l’ivraie » et restituer, objectivement, la portée des actes du président défunt, la sincérité de son engagement et les contraintes réelles sur lesquelles buta son action.
Pour ma part, je préfère, dans cet intervalle dédié au deuil et au recueillement, convoquer dans mon esprit les souvenirs qui m’unissent à cet homme que j’ai aimé profondément et que je continuerai à chérir pour le restant de mes jours.
Je connaissais, de réputation, Si El Béji depuis mon plus jeune âge, grâce au petit écran mais ma première rencontre avec lui eut lieu en 1998 dans une salle de la Cour d’appel de Tunis dans le cadre d’une affaire où nous défendions des intérêts opposés. Ce fut pour moi une occasion d’admirer son talent oratoire et l’habileté de sa plaidoirie. Je n’oublierai pas, en fin d’audience, la gentillesse des mots qu’il  m’adressa et notamment ceux qu’il réserva à mon défunt père, son confrère et ami de longue date. Je n’imaginais pas, à cette époque, que j’aurais la chance de partager avec Si El Béji plus que quelques amabilités au sortir d’un prétoire. En effet, depuis 2007, nous ne nous sommes plus perdus de vue : le réconfort et la présence qui seront les siens lors du décès de mon père, sa décision de me faire figurer dans le premier bureau politique de Nidaa Tounes en octobre 2012, les nombreuses audiences accordées à son domicile pour superviser le manuscrit de mon livre « Katastroïka » qu’il accepta de préfacer en janvier 2015  et dont je conserve l’original du texte signé de sa main comme une précieuse relique, furent autant de marques d’affection inoubliables.
Une fois président de la République, sa sollicitude envers moi s’est exprimée plus d’une fois, soit lors de tête-à-tête où je ne me lassais pas de son érudition et de la finesse de sa répartie, soit lors de réunions de commissions au Palais de Carthage dont il m’avait fait l’honneur d’être membre. J’eus, par ailleurs, le plaisir de l’accompagner à deux événements à l’étranger hautement symboliques : l’octroi du Doctorat Honoris Causa de l’Université Panthéon-Sorbonne et la présentation de son dernier livre «Tunisie, La démocratie en terre d’Islam » à Paris fin 2016. Il faut avoir vécu sa rencontre, en marge de cette présentation, avec la fine fleur des journalistes français et la faconde et l’humour dont il fit montre durant plus d’une heure pour saisir la valeur intellectuelle de Si El Béji dans toute son étendue.  
Ce que je garderai à jamais en mémoire de cet homme si rare, c’est son extrême modestie et son élégance naturelle : celle de l’esprit avant tout  mais également, je le confesse, de sa mise où chaque détail, de la couleur de la cravate au choix de la chaussure, semblait avoir été savamment mûri. La classe personnifiée, l’humilité en sus.
Le Président Caïd Essebsi écoutait davantage qu’il ne parlait ; il ne goûtait pas au soliloque et ne pontifiait jamais ; il attendait patiemment que vous dévidiez votre stock de paroles et d’un trait d’esprit, il vous faisait comprendre qu’une économie de mots était possible. Vous sortiez de chaque entrevue charmé par ce séducteur-né, conscient d’avoir vécu un moment particulier.
Son départ, aussi inattendu que cruel, va laisser dans le cœur de ceux qui l’aiment, et ils sont des millions, un vide incommensurable. Ses obsèques nationales ont été le reflet de l’affection que lui voue son peuple. Les hommages de nos éminents hôtes étrangers celui de la considération du monde.
Tu resteras, pour toujours, le premier chef d’Etat arabe élu démocratiquement au suffrage universel, l’archétype de l’homme d’Etat dévoué et sincère, un père pour tous les Tunisiens, et une de nos grandes fiertés à l’échelle internationale.
Repose en paix dans cette terre que tu as tant aimée et qui t’a tant donné. Pars tranquille : tu laisses assez de fils et de filles qui veilleront à ce que ton héritage ne soit pas dilapidé et ta mémoire profanée.

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