La fin de l’ère des bâtisseurs !

Cette fin de semaine a été marquée par la tristesse et l’émotion qu’a laissées la disparition du premier président démocratiquement élu dans notre pays, Béji Caied Essebsi. Les funérailles ont mobilisé des milliers de personnes qui ont accompagné la dépouille du Président en dépit de la chaleur pour lui exprimer leur reconnaissance et leur gratitude.
Cette émotion et ce chagrin sont le résultat de la relation privilégiée que Béji Caïd Essebsi a réussi à tisser avec les Tunisiens depuis 2011. Avec ses petites piques vis-à-vis de ses adversaires politiques, son humour ravageur, ses colères mais aussi ses joies, le Président est devenu rapidement proche des gens et l’expression vivante de la personnalité collective des Tunisiens.
La reconnaissance des Tunisiens au Président défunt s’explique également par son long parcours dans la trajectoire politique de notre pays dont il a incarné la marche depuis la lutte du mouvement national, la construction de l’Etat national jusqu’aux soubresauts de la période post-révolutionnaire. Il n’a pas hésité à exprimer ses critiques face aux dérives autoritaires de l’Etat national, ce qui lui a valu de « longues traversées du désert » comme il aimait bien à le répéter. Mais, en dépit de ces critiques, il n’a jamais rompu les liens avec l’Etat qui est resté pour lui la grande réalisation des Tunisiens durant la période post-révolutionnaire. Ainsi, Si Béji a eu une longue carrière politique dédiée au service de l’Etat national.
La confiance des Tunisiens en Si Béji s’explique également par sa contribution essentielle dans la réussite de la transition démocratique et sa sauvegarde du chaos et de la violence. Ainsi, a-t-il accepté d’assurer la présidence du gouvernement à un des moments les plus instables de l’histoire récente de notre pays au lendemain de la Révolution et assurera l’organisation des premières élections démocratiques dans l’histoire de notre pays.
Après s’être retiré de la vie politique suite aux élections de 2011, il est revenu de nouveau sur la scène en 2013 à un des moments les plus difficiles de la transition démocratique avec l’avènement de la violence politique et du terrorisme qui ont emporté nos martyrs Chokri Belaïd, Mohamed Brahmi et plusieurs membres de nos forces de sécurité et de l’Armée. Béji Caïd Essebsi a joué un rôle essentiel avec le quartet dans la réussite du dialogue national et dans une gestion pacifique de la crise. Il a ainsi contribué à éviter à notre pays de sombrer dans la violence et à en faire ainsi l’une des rares réussites des transitions démocratiques dans les pays du printemps arabe. Ainsi, le gouvernement des technocrates sous la conduite de Mehdi Jomaâ a réussi à conduire la dernière phase de transition couronnée par l’adoption consensuelle de la Constitution démocratique de la seconde République et l’organisation des élections de 2014 qui ont porté Si Béji à la magistrature suprême et favorisé un certain équilibre de la vie politique.
L’importance de Béji Caïd Essebsi et sa grande légitimité politique et historique résident également dans le fait qu’il a été un des bâtisseurs de l’Etat national sous la conduite du zaïm Bourguiba. Il faisait partie de ces jeunes qui ont entouré leur leader depuis les années de luttes du mouvement national contre le pouvoir colonial pour faire de la construction de l’Etat national l’œuvre de leurs vies. Avec sa disparition, c’est la fin d’une génération de bâtisseurs qui ont réussi à unir le peuple autour de l’Etat et en faire la matrice fondatrice d’une nation.
Le projet politique de cette génération de militants renoue avec la tradition du réformisme tunisien du milieu du 19e siècle qui a fait de la civilité de l’Etat, des principes de la modernité et de l’ouverture sur le monde les bases de notre sortie de siècles de marginalité et de despotisme et le moyen de rentrer dans le monde moderne. Or, ce projet fut contrecarré par la colonisation.
Mais, si le projet du réformisme tunisien a échoué, il est resté néanmoins le référentiel qui va inspirer les élites tunisiennes et qui va fonder la spécificité de notre expérience politique. Le mouvement national sous le leadership du zaïm Bourguiba et de ses compagnons va reprendre ce projet politique et en faire le socle de l’unité populaire dans la lutte contre la colonisation.
Après la victoire du mouvement national et notre accès à l’indépendance, les principes de la civilité de l’Etat, de la modernité et de l’ouverture sur le monde seront au cœur du projet de la construction post-coloniale. Cette génération de bâtisseurs va en peu de temps réussir le tour de force de sortir les Tunisiens de leur appartenance tribale pour faire de l’Etat la seule institution de légitimation et d’appartenance. Certes, cet Etat a connu des dérives autoritaires sous le règne du Président Bourguiba et qui seront plus marquées sous le règne de son successeur le Président déchu Ben Ali. Ces dérives ont amené certains compagnons du Président Bourguiba, parmi lesquels Si Béji, à déserter le pouvoir et à quitter le navire. Et, c’est la Révolution qui mettra fin à ces dérives et ouvrira l’ère des transitions démocratiques dans notre pays.
La génération des bâtisseurs avec à leur tête le Président Bourguiba et ses compagnons dont le Président Caïd Essebsi, nous a laissé un héritage important : l’expérience de l’Etat postcolonial et ses fondements de civilité, de modernité et d’ouverture sur l’autre. La responsabilité de notre génération et des générations futures est de veiller sur cet héritage, de le protéger et de le renforcer en réussissant la transition démocratique pour faire du pluralisme et de la liberté les nouveaux fondements de la spécificité de notre expérience politique

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