Farzit

Maintenant, l’enfant passe le temps assis devant l’écran. Voici à peine six décennies, les gavroches bougeaient tout le temps, grimpaient aux mûriers pour alimenter les vers à soie, chassaient le moineau au tire-boulettes, fabriquaient leur trottinette, piégeaient le pigeon sur les terrasses des habitations et attrapaient le poisson venu gober le ver empalé, sans pitié, dans l’hameçon. Bouger sans cesse outrepasse l’ennui et la tristesse. De nos jours, la densification et l’extension de l’urbanisation atrophient l’espace vert et limitent l’accès aux baies sauvages du genre 3illig, boujbiba, inbag ou za3rour.
Jadis, acheter les figues de barbarie au lieu de les cueillir, partout, paraissait inapproprié. Vers leur quinzième année, certains gamins, domiciliés sur le front de mer, apprenaient à manier l’épervier, filet tronc-circulaire lesté de plombs et lancé, à la main, sur les bancs de poissons. Dès l’apparition du mulet au flanc de la vague, le pêcheur avance vers lui avec des précautions infinies. Dos courbé jusqu’au ras de l’eau, regard aux aguets, tous les muscles prêts à l’assaut, il choisit le moment idéal de la détente finale, surprend et prend, parfois, sa proie. Une série de règles à suivre maximalisent les chances de la prise. Avoir le soleil derrière le dos effraye le poisson alerté par l’ombre portée. Avancer vers l’animal à contre-courant évite les remous captés par la bête, elle aussi futée. Ces manières inculquent un ensemble de réflexes et de savoir-faire. Abdelkader Zghal qui, pour la première fois, me voyait avancer à pas de loup avant de lancer, avec succès, le filet, me dit, ébahi : « Tu m’as donné l’impression de renouer avec les chasseurs-cueilleurs décrits par les anthropologues ». Zghal se référait à nos lectures communes de Malinowski, Herskovits, Sahlins, Elkin et Polamy.
Son observation cligne vers un trait d’union tiré entre le présent, le futur et le passé. Les “primitifs n’existent pas, ou alors, mis à part les bavardages, rangés au garage, nous avons, tous, de quoi devenir des sauvages. Hiroshima suffit à illustrer cela. N’en déplaise aux découpages universitaires, l’histoire n’est guère étrangère à la préhistoire.
Cependant, l’incontournable adaptation aux circonstances de l’existence différencie les usages, les dispositions subjectives et les pratiques des classes d’âge. Les enfants d’antan avaient davantage partie liée avec le monde animalier. Tortue, hérisson et caméléon égayaient les copains réunis à la maison.
A la barbe des années, ce genre de souvenir ne disparaît jamais. Voici comment il resurgit aujourd’hui. Surpris en cette fin de juillet 2019, un farzit, criquet-chanteur, dirait Voltaire, vient de me replonger dans l’inoubliable passé. Tôt, le matin, au moment où je franchis le seuil du jardin, je l’aperçois, blotti là, prêt à bondir. C’est un mâle, et même un beau mâle, avec les motifs décoratifs et dorés sur les écailles dorsales. Lui seul chante, la femelle, de noir vêtue, de haut en bas, façon burka, ne chante pas. Pour l’attraper, la moindre hésitation et la fausse manœuvre du premier geste lui offriraient, à une fraction de seconde près, la faille par où décamper. Hélas pour lui, à cet instant précis, j’avais dix ans. Par un acte réflexe des deux mains, je lui barre les chemins de la retraite vers l’avant et l’arrière. Une fois montés, les réflexes de la chasse, de la nage ou du grimper ne disparaissent plus jamais. Marcel Mauss, Ruth Benedict ou Margaret Mead les étudièrent et, à leur suite, Lévi Strauss « souhaiterait » voir l’UNESCO dresser les « Archives internationales des techniques corporelles ». Une fois pris, et à condition de renouveler sa demi-tomate un jour sur deux, le farzit chante, la nuit, pour attirer sa petite amie.
De nos jours, chez les enfants, l’outillage électronique a occupé les territoires évacués par la faune en voie de raréfaction.
Le hérisson est mort, vive l’écran. Le fils choyé de la famille aisée me présente les cadeaux, fort divers, offerts lors de ses joyeux anniversaires. Tablettes, smartphones, consoles de jeux vidéo et ordinateurs portables jonchent la table. Il s’agit de produits luxueux et dernier cri. Marx le savait, les privilégiés fréquentent les fortunés. Pour cette raison, les invités à la fête, chaque fois bien faite, n’offrent pas n’importe quoi. Ces techniques sophistiquées soulèvent la problématique de l’immobilité. Une enquête menée sur les pays méditerranéens dévoile des enfants scotchés, neuf heures durant, devant l’écran.
Cependant, lors de son itinéraire millénaire, l’humanité inventa le sport dès l’instant où les techniques matérielles supplantèrent les façons de faire corporelles.
Les médecins conseillent de marcher, une fois la voiture garée.
Maintenant Y ne bouge, certes, pas, face à l’écran, mais une bonne dizaine de médailles récompensent, à juste titre, ses brillantes performances au judo et à la natation.  A l’heure où l’enseignement public pique du nez, crise oblige, l’école américaine, cher payée, achève de peaufiner les multiples qualités, physiques et intellectuelles de l’athlète parfait. Ni le violon, ni la flûte, ne lui sont étrangers. Il plaît à ses copines et même aux dames. Hélas, à son âge, il ne sait pas encore en profiter, quand bien même la vie déploierait une route si courte. La fréquentation de l’écran paraît assurer la compagnie du pire ennemi. Mais c’est compter sans l’ambivalence et l’ambiguïté. Car Internet permet à ces jeunes chevronnés l’accès instantané aux savoirs accumulés.
Cela me faut bien des complexes, moi qui n’ai jamais su cliquer ! Toutefois, dans les deux cas de figure, ceux du farzit et de l’écran, opère la commune adaptation de l’enfant à l’ambiant prédominant.
Chaque monde social crée la jeunesse à son image, n’en déplaise aux tenants d’autres opinions propices à tous les dérapages. Le dernier en date, et non des moindres, monte à l’assaut, immoral, de l’égalité successorale. Imputer l’opposition, éhontée, au Coran, exhibe la manœuvre politicienne mise en œuvre sous le couvert des apparences très chrétiennes. Si tel n’était le cas, l’ijtihad, commis par un Fadhel Ben Achour, aurait déniché, dans le Coran, un dieu peu propice au scandale, actuel et immémorial, de l’inégalité successorale. Et depuis quand le texte n’a-t-il pas un contexte ? Ainsi, dans les campagnes tunisiennes, le rapport de force patriarcal exclut la femme de l’héritage, avec ou sans l’optique des versets coraniques.
Dans ces conditions, le Coran sert de paravent au machisme impénitent.
Comme tous les détails dits anecdotiques et insignifiants, le criquet-chanteur mène à l’exploration de la transformation. Elle exclut la notion d’invariant et projette un éclairage sur deux moments vécus par la jeunesse du pays. Marqueurs ou analyseurs de la transition, le farzit et l’écran, de loin se regardent. Il suffit d’y prendre garde. Marqué par « le grand combat » mené par Bourguiba pour l’émancipation mal aimée des frères musulmans, un demi-siècle sépare la jeunesse à farzit et la jeunesse à l’écran. Leur mise en présence, par la mémoire, enjambe l’histoire intercalée entre les deux moments et raccourcit l’espace-temps « Aux yeux du souvenir, que le monde est petit !», écrit le poète maudit.

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