Adieu Néjib, adieu l’ami

L’information est tombée en fin de semaine dernière lourde et poignante ! Néjib Ayed n’est plus ! Personne ne voulait le croire tellement sa présence était toujours aux côtés de ses amis ! Personne ne pouvait réaliser tellement la perte est immense ! On a tous tourné en rond pendant les premières heures ! On s’est appelé entre nous, ses amis, ceux qui l’ont suivi les yeux fermés pendant près d’un demi-siècle ! Car Néjib était le chef d’une bande ! Mais, une bande où chacun pouvait jouer un rôle dans l’œuvre de sa vie qui était la résistance par la culture ! Des anciens qui ont entamé ce parcours avec lui dès les années 1960, à ceux révolutionnaires d’un soir qui sont venus au moment où l’air du temps était rouge, à ceux qui sont venus plus tard aux heures sombres de l’autoritarisme et ceux qui sont arrivés après la Révolution, tous avaient une place à ses côtés pour guérir nos hantises par la culture et le cinéma ! Il regardait avec son sourire juvénile, tel un sage africain, les troupes de ses convertis s’agrandir pour faire de la création et de la beauté l’arme pour changer le monde. Et ce sourire il faut dire, nous a éblouis et nous a fait suivre Néjib sans broncher pendant toutes ces années ! Et, lorsque l’amour et la tendresse ne suffisaient plus, il y avait la raison et cet engagement sans faille de Néjib pour la culture et le choix d’en faire l’arme de la résistance ! Il y avait aussi cet engagement pour la culture du Sud, de la Tunisie, du monde arabe et de l’Afrique pour enrichir la culture globale ! Nous avons suivi Néjib dans ses combats et nous nous sommes engagés à ses côtés contre l’hégémonie culturelle du Nord pour défendre les cultures du Sud et leur contribution dans la construction d’un universel ouvert à la diversité du monde. Avec Néjib, nous avons aimé la nouvelle vague en France, le néo-réalisme italien, le jeune cinéma allemand mais aussi les grands classiques de Hollywood ! Mais, grâce à lui nous avons compris que la culture mondiale et le cinéma mondial seront encore plus beaux avec Ridha Béhi, Abdellatif Ben Ammar, Youssef Chahine, Sembène Ousmane, Gaston Kaboré et bien d’autres…

Ce long parcours a commencé avec Néjib dès les années 1960 lorsque de jeunes mordus du cinéma ont repris la Fédération tunisienne des ciné-clubs et ont décidé dans le sillage des révoltes de la jeunesse et des printemps des étudiants de sortir de sa neutralité et cet amour du cinéma pour en faire le premier bataillon dans cette dissidence et de la résistance par la culture. La FTCC sous la houlette de Néjib, déjà, et de ses camarades de fortune, mais totalement acquis à l’idée d’un autre monde, sera à l’origine de la résistance culturelle. Elle va adopter de nouvelles orientations et de nouvelles visions qui vont faire du développement de la culture nationale et de la résistance contre l’hégémonie de la culture de masse et la domination du cinéma hollywoodien et de ses versions les plus caricaturales qui avaient dominé nos salles à l’époque, ses priorités et ses axes de combat. Mais, Néjib avait compris très vite que la résistance culturelle ne pouvait se passer de la résistance contre la bureaucratie et l’autoritarisme naissant du projet post-colonial. Du coup, la vénérable institution va mener une double bataille pour la culture et pour la démocratie. Elle sera rejointe dans ce combat par son institution sœur, la Fédération tunisienne des cinéastes amateurs. Ainsi, le Festival de Kélibia deviendra le point de ralliement de la jeunesse dissidente et du rêve de la fin de la double hégémonie de la culture de consommation et de l’oppression.
Cet engagement va ouvrir l’âge d’or du cinéma et de la culture dans notre pays. Entre joies et larmes, peurs et ivresses, Néjib et une génération de créateurs et d’artistes « inconscients » ont offert à la Tunisie et au cinéma du Tiers-monde de grands chefs-d’œuvre qui resteront à jamais dans la mémoire des Tunisiens. Que l’on se rappelle du Soleil des Hyènes de Ridha Béhi, de Sejnane et de Aziza d’Abdellatif Ben Ammar, des Ambassadeurs de Nacer Ktari, de Fatma 75 de Salma Baccar et de bien d’autres films.
Mais, au-delà des films, des manifestations culturelles, des festivals, Néjib a réussi à convaincre des générations entières d’activistes culturels que la culture et le cinéma ne peuvent être que résistance contre l’ordre établi, dissidence contre l’ignorance, révolte contre l’injustice, et rejet de l’extrémisme. Il a réussi à nous inculquer le véritable objet de la culture qui est une ode pour la différence, un hymne à la diversité, un chant pour la liberté et un poème pour la joie.
Néjib a été aussi l’homme du Sud. Il faut dire qu’il est l’héritier d’une génération d’amoureux du Sud comme Tahar Charia, qui lui ont transmis cet amour de l’autre. Ainsi, avec eux, nous avons découvert le monde arabe et nous nous sommes engagés dans ces luttes pour la liberté et une bataille de tous les instants pour la cause palestinienne. Nous avons aussi appris à aimer l’autre part de notre identité, l’Afrique. Ainsi, avons-nous voyagé avec lui un peu partout à travers ses images et son cinéma pour élire domicile à Ouagadougou et son festival frère des JCC.
Mais, cette connaissance de l’Autre ne s’est pas limitée à sa découverte, elle est devenue avec Néjib une véritable identité et un engagement. Cet engagement qu’il a répété ouvertement ces dernières années lorsqu’il a pris la direction des JCC alors que certains pensaient qu’il s’agissait d’un combat d’arrière-garde !
La disparition de Néjib laisse un immense vide et nous sommes inconsolables. Nos pensées vont à Najet, sa compagne de tous les instants, à sa famille et à tous ceux qui ont cru dans ce rêve fou de résister et de se révolter par la culture. Mais, Néjib restera vivant et son legs marquera encore les générations à venir, car il nous a convaincus que la beauté est la seule résistance qui vaille contre toutes les oppressions. Repose en paix Néjib, nous continuerons le chemin que tu as tracé depuis des décennies ! Mais, veille sur nous l’ami, de là-haut, avec ton sourire plus juvénile que jamais !

Signé par un de ceux que tu as marqué à jamais !

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