Abdelkarim Zbidi,président de la République tunisienne ?

Même s’il maintient, dans sa plus récente déclaration, le suspense sur ses intentions, le ministre de la Défense, Abdelkarim Zbidi, semble sur le point de devoir se porter candidat à la présidence de la République. Cela dépendrait même moins de lui que de la classe politique le lui proposant.
En effet, comme il l’a bien dit, il est concerné par la présidentielle s’il a quelque chose à ajouter au pays; or, personne n’en doute aussi bien dans le pays qu’auprès de ses plus sûrs partenaires et amis, particulièrement ceux qui tablent sur la réussite de l’exception Tunisie.
Comme on se rappelle encore de son fameux cri du cœur pour le changement il n’ y a pas si longtemps, on ne peut qu’estimer fatal qu’il joigne l’acte à la parole en se portant candidat à la présidence de la République. D’autant que cela contribuera amplement à alléger quelque peu la situation fort tendue dans le pays et ralliera manifestement l’adhésion de la plupart des forces politiques qui comptent en Tunisie.

Implication d’un cri du cœur
Il ne fut pas anodin que le ministre de la Défense parlât publiquement, à la suite de la mort de deux innocents soldats, pour dénoncer les impérities politiciennes à la tête de l’État depuis la révolution. Il fallait bien oser s’adresser directement au peuple pour lui faire connaître ce qu’il a, assura-t-il, toujours affirmé : sa totale désapprobation de la pratique politicienne. Sincèrement très affecté, il a osé tenir cette parole de vérité manquant tellement en politique, et de nos jours dans le pays.
À n’en pas douter, ce fut une première et qui ne pouvait passer inaperçue ni ne pas avoir d’implication. Si la Grande silencieuse s’exprime de la sorte au grand jour, prenant à témoin le peuple, appelant à son jugement, mettant en cause de manière directe les faux patriotes au pouvoir, cela prêtait forcément à conséquence. Il devait bien y avoir une suite; on y serait!
En l’occurrence, Zbidi s’est improvisé l’homme de la situation. Il a ajouté à ses qualités professionnelles, dont personne ne doute, celles du cœur manquant le plus au peuple dont le sentimentalisme a été mis en évidence par les plus récentes funérailles nationales ayant endeuillé son pays.
D’avance, par sa parole de vérité, Zbidi avait fait l’amer constat d’un cri du cœur de tout patriote en Tunisie : les turpitudes actuelles ne sauraient durer. Ce qui ne supposait pas seulement, mais imposait, un impératif réajustement de la pratique politique en cours dans le pays. Ce fut une  sorte de sifflement par anticipation de la fin d’une partie virant à la tragicomédie, une caricature de démocratie propice à dire et faire n’importe quoi.
Car personne n’ignore dans le pays qu’au nom de la démocratie, on a tissé les mensonges en vérités, érigé en une industrie prospère les scénarios les plus abracadabrants avec l’apparence fallacieuse d’un vernis juridique qui n’est qu’une simulation du droit. Ne parle-t-on pas de légalité et de justice alors que les juges appliquent des lois illégales, illégitimes aussi, la scélérate législation de la dictature étant toujours en vigueur bien qu’elle ait été abolie par la Constitution ? Bis pis ! celle-ci est même restée à ce jour lettre morte pour nombre de ses dispositions capitales dont la mise en place de la Cour constitutionnelle. Et n’oublions pas que la République a été souvent endeuillée, y compris par des assassinats politiques, dont l’un l’a frappée symboliquement le jour de sa fête; Or, ces deuils réclament toujours justice, sans espoir de l’avoir malgré les graves révélations intervenues les concernant.
Aussi, au-delà de son deuil qui est celui de toute la famille des militaires du pays le pathétique cri du cœur du ministre de la Défense était celui de tout Tunisien révolté parle chaos actuel. De sa part, ce ne fut rien de moins qu’un coup de semonce pour que les choses changent enfin en un pays dont le peuple ne mérite pas tant d’avanies au bénéfice d’une médiocre politique politicienne.

Coup de semonce pour le changement
À la vérité, l’initiative inhabituelle du ministre de la Défense fut un véritable coup de gong dans le désert des consciences politiciennes; s’il ne suffisait à faire bouger les choses, il ne pouvait qu’aider à sortir peu à peu de l’inertie effarante en vue de réussir la finalité affichée d’une démocratie potable.
À l’avance, au cœur même du système, il a dénoncé les politiques pratiquant la duplicité, comme de se targuer de l’édification d’un État de droit tout en continuant à refuser de le doter, malgré le dépassement des délais constitutionnels impératifs, de la Cour constitutionnelle devant justement toiletter la législation du pays de ses scélératesses. Or, une telle grave violation de la constitution ne les empêche pas d’évoquer le respect de la constitution quand il ne s’agit que d’échéancier électoral et de l’organisation, en leur temps, des élections législatives et de la présidentielle.
Sans le dire, il a bien pointé la manie du double langage, comme celui du président de la République promettant des réformes de société capitales, mais tergiversant à les concrétiser, ou du parti le plus nombreux au parlement prétendant être prêt à concéder au peuple certaines de ses libertés dans une lettre qu’il tient toujours au secret, se refusant de la publier, car il n’y fait que parler pour ne pas avoir à agir. Ses critiques concernent aussi un chef du gouvernement qui n’use pas de ses pouvoirs propres pour réformer le pays.
Par exemple, d’amener à l’abolition de l’homophobie dans le pays, cette tare qui lui fait du tort auprès des démocraties, en interdisant le test anal par simple décret ou arrêté. Pareillement, de protéger nombre de libertés, comme celles touchant à la libre consommation d’alcool, en abrogeant les circulaires illégales qui font office de lois. Surtout, de donner des instructions fermes, par le biais de ses ministres de l’Intérieur et de la Justice : aux forces de l’ordre, de ne plus harceler les citoyens dans l’exercice de leurs droits et libertés privatifs; au parquet de ne plus donner suite à des arrestations ou la moindre mise en cause des libertés et droits constitutionnellement protégés. Mieux encore, le parquet pourrait même décider de poursuivre les agents de l’ordre récalcitrants qui se permettraient de telles initiatives pour violation de la légalité constitutionnelle, la seule devant s’imposer dans le pays.
Il reste que dans le système politique actuel, un tel changement affiché et à Carthage sera surtout de principe, sa réalisation effective dépendant de l’assemblée des représentants du peuple. Aussi, hormis une forte personnalité et un charisme certain, le président ne sera pas en mesure de se passer de l’adhésion de l’assemblée. Ce qui explique quelque peu les motivations de qui appelle à la candidature de Zbidi ou s’en désintéresse, lorgnant davantage du côté du Bardo ou de la Kasbah que de Carthage, guère plus le siège du pouvoir dans le pays.

Une valeur ajoutée au pays
Interrogé sur ses intentions eu égard aux persistantes rumeurs, Zbidi ne fait pas comme d’autres se pressant de nier l’évidence. S’il ne confirme rien, en homme sincère, respectueux du peuple, il ne ment point. À son habitude, il tient un discours au plus juste, pratiquant la parole de justesse qui nous manque tant. Aussi dit-il au média l’interrogeant : « Nous devons attendre le passage de la tempête. Pour l’heure, je ne me concentre que sur la situation générale du pays et sur son intérêt. »Et d’ajouter ce qui tombe sous le sens, et qui ne peut qu’être une confirmation du rôle qu’il est appelé à jouer : il ne sera concerné par les élections que dans le cas où il aurait une valeur ajoutée à apporter au pays. Voilà qui est dit et bien dit ! Zbidi reste ce qu’il a toujours été; s’il doit entrer à Carthage, ce serait pour agir, servir les vrais intérêts de la patrie, non de ses partis !
L’aboutissement de ce qui nous semble fatal en cette Tunisie déboussolée demandera encore un peu de temps pour se réaliser; mais il est tout près de prendre forme. Ce qui ne serait qu’une sorte de répétition de l’histoire, pour le meilleur de la Tunisie cette fois-ci. Rappelons-nous, en effet, qu’en un autre moment critique vécu par le pays, Zbidi a été tout près d’être désigné par un consensus des forces politiques, qui ont finalement choisi Mehdi Jomaa pour présider le gouvernement d’union nationale devant amener le pays aux précédentes élections.
On avait présenté celui qui était alors un ancien ministre de la Défense comme ayant la côte aussi bien auprès des Américains, l’un des parrains du dialogue national, que des deux principaux chefs politiques, dont notamment l’islamiste. Or, aujourd’hui comme hier, l’activisme d’outre-Atlantique joue à fond; et le parti Ennahdha, sauf à imploser, se doit de veiller à ne pas mécontenter l’allié de toujours en s’interdisant de ne pas se rallier à la realpolitik.
C’est même le cœur de cible de la stratégie de toujours du chef du parti islamiste, même si elle est de plus en plus mise à mal par les faucons du parti, ses zélotes intégristes. On en a vu l’apothéose au lendemain des élections que devait préparer le choix, qui n’a finalement pas eu lieu, de Zbidi: le compromis historique réalisé par le président disparu avec Ghannouchi, son ennemi de la veille.
Certes, la donne a changé; ce n’est plus uniquement l’intérêt partisan qui, pour une fois, commande l’action de Ghannouchi. Il sait que les sacrifices en politique sont comme l’air qu’on respire, et que la bouffée salvatrice peut venir même d’un opposant, ainsi que ce fut le cas avec Béji Caïd Essebsi; que dire alors d’un ami ainsi qu’il vient de qualifier Zbidi?
Comme avec le président défunt le sauvant de l’impasse où il s’était fourvoyé pour cause d’un exercice manichéen du pouvoir, le parti islamiste a besoin aujourd’hui, encore plus qu’hier, d’une virginité quêtée inlassablement par les moins dogmatiques dans ses rangs. Il pourrait enfin en rêver grâce au profil de celui qui serait soutenu à la présidentielle en candidat du consensus eu égard à son aura propre et sa touche morale indéniable.
Gageons donc que si l’ancien ministre de la Défense du premier gouvernement de la Tunisie révolutionnaire ne souhaite pas encore se prononcer, n’ayant nulle ambition personnelle, il ne dira pas non aux sollicitations diverses des milieux qui comptent voyant en lui une carte maîtresse pour le salut de la patrie. Qu’il y ait aussi des non-dits, des intentions cachées et des arrière-pensées de la part de certains pour la présentation d’une très probable candidature, cela ne fera pas de doute et n’échappera pas à l’intéressé. Mais il est bien placé pour savoir que la politique n’est qu’un jeu, souvent un poker menteur, où il ne suffit plus de bien mentir pour réussir la partie puisqu’il faut bien tenir jusqu’à la fin. C’est pour cela qu’il insiste sur la valeur ajoutée au pays que représenterait sa candidature, ce qui suppose, et à l’avance, des engagements clairs et précis sur la politique à mettre en œuvre.
Assurément, les qualités personnelles de Zbidi, son sens de l’État et surtout de l’éthique politique ne compteront pas peu dans sa décision finale, tout comme dans les motivations du choix de ceux qui lui demandent de se présenter à l’élection. Rappelons que c’est bien pour raison éthique que Zbidi a choisi de démissionner quand il a vu que le gouvernement dont il faisait partie, au sortir de la révolution, versait dans une pratique dévergondée de la politique.
Briguant, éventuellement la présidence si les conditions qu’il a posées ne sont pas toutes refusées, ce serait bien pour une politique non politicienne à mettre en œuvre. Or, on l’a dit, l’argument éthique est désormais important aux yeux du peuple; et il ne peut qu’avoir aussi grande résonance pour un parti parlant au nom de l’islam, tel Ennahdha, principal parti structuré du pays et dont certains des dirigeants assurent même que l’issue de toute élection dépend de lui. Fera-t-il de Zbidi son oiseau rare au nom du consensus ?

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