Quelles politiques monétaires pour échapper à la crise ?

Comment échapper au marasme économique ? Comment sortir de cette croissance molle, ou de ce « new normal » dans lequel s’est retrouvé le monde global depuis la grande crise de 2008-2009 ? Comment sortir de cette trappe « déflationniste » dans laquelle se sont trouvés prisonniers le monde et les grandes économies ? Ce sont les questions que nous n’avons cessé de poser et que les grandes institutions internationales n’ont cessé d’étudier afin de permettre à l’économie globale de retrouver son niveau de croissance d’avant la grande crise. Car si les politiques économiques mises en place immédiatement après les grandes turbulences financières ont permis de sauver le système financier global de la déroute et ont réussi à éviter à l’économie globale une déflation aussi dure que celle que le monde a connue après la grande crise de 1929, elles n’ont pas été en mesure de permettre à la croissance et aux dynamiques économiques de retrouver leur rythme de croisière.
Cette déflation rampante a été à l’origine d’une rupture majeure du paradigme économique et du consensus qui a prévalu jusque-là en matière de politique économique. A la place de la synthèse mise en place par les héritiers de Friedman et de Keynes dans les années 1990 et qui a été à l’origine d’une croyance sans précédent dans l’efficience des marchés, cette grande crise a été à l’origine d’un retour d’un keynésianisme de combat qui a redonné à l’Etat et aux politiques économiques leurs lettres de noblesse. Ainsi, de par le monde on va assister à une nouvelle convergence des politiques économiques autour des politiques monétaires expansionnistes avec des stratégies de quantitative easing des plus ambitieuses et des politiques de relance budgétaire très actives avec l’objectif de revenir vers des rythmes de croissance relativement élevés et un retour de l’inflation afin de s’éloigner du spectre de la déflation.
Or, ces politiques économiques n’ont favorisé ni une relance de la croissance ni un retour de l’inflation. Ainsi on a assisté depuis deux ans à une montée des critiques face à ces choix et à un appel à une sortie de ces politiques actives pour un retour à la normalité des politiques économiques. Les grands pays ont entamé ce revirement des politiques économiques et les Etats-Unis, notamment la FED, ont été les premiers à amorcer une sortie des politiques monétaires expansionnistes et à annoncer le début de la fin des stratégies de quantitative easing adoptées par les banques centrales. Ce revirement adopté par les autorités américaines a été également suivi par d’autres grandes banques centrales dans le monde, notamment la BCE.
Or, ce revirement a eu un impact immédiat sur la croissance globale qui a connu dès le début de l’année 2019 une importante baisse. Ainsi les grandes économies, notamment la zone euro, ont enregistré un ralentissement important de leur croissance. Ce nouveau ralentissement de la croissance a amené les grandes autorités économiques et monétaires à freiner leur sortie des politiques économiques et monétaires non conventionnelles et à envisager un report de la fin des stratégies de quantitative easing de la part des banques centrales.
Ces tergiversations en matière de politique économique, et particulièrement dans le domaine des politiques monétaires, ont été à l’origine d’importants débats théoriques, particulièrement aux Etats-Unis. Ces débats sont d’une rare intensité, particulièrement avec l’apparition d’un nouveau courant théorique dans le domaine monétaire appelé la théorie monétaire moderne ou modern monetary theory dont la principale représentante n’est autre que Stephanie Kelton, professeure à l’Université de Stony Brock, et surtout connue du grand public car elle a été membre de l’équipe des conseillers économiques de l’ancien candidat aux élections présidentielles américaines, Bernie Sanders, qui a failli damer le pion à Hillary Clinton lors des primaires du parti démocrate.
Que nous dit cette théorie ? Stephanie Kelton et ses collègues de théorie monétaire moderne nous expliquent depuis quelques années dans différents papiers académiques ainsi que dans les tribunes des grands quotidiens américains (voir notamment la fameuse tribune parue dans le New York Times le 5 octobre 2017 et intitulé « How we think about the deficit is mostly wrong »), que la politique budgétaire doit parvenir au plein emploi et de ce point de vue le déficit doit être financé par les banques centrales par la création monétaire. Cette stratégie permettra de maintenir des taux d’intérêt bas et favorisera un retour de l’investissement et de la croissance.
Ces positions ont attiré les foudres d’autres économistes tout aussi proches du parti démocrate que les tenants comme le prix Nobel Paul Krugman et Larry Summers, l’ancien Secrétaire au trésor qui, à sa manière, a signé une critique ravageuse dans le Washington post au titre dévastateur, « The left’s embrace of modern theory is a recipe of disaster » (Washington Post du 4 mars 2019). Les propositions des tenants de la théorie monétaire moderne ont été à l’origine d’un important débat aux Etats-Unis dont les contributions ont été publiées dans une note du Political Economy Research Institue intitulée « Modern monetary theory : A debate » qui date de janvier 2012. Stephanie Kelton et ses collègues ont répondu de manière aussi virulente aux critiques dans différentes contributions dont notamment « Modern money theory : a response to critics » ou « Paul Krugman asked me about modern monetary theory. Here are 4 answers ».
Que reproche-t-on à Stephanie Kelton et à la théorie monétaire moderne ? Pour les critiques de cette nouvelle approche, la création monétaire sans limite qu’elle suggère et le déficit public vont conduire à l’hyperinflation qui sera d’autant plus forte que cette forme de financement sera à l’origine d’une dépréciation du change. Par ailleurs, la faiblesse des taux d’intérêt sera à l’origine d’une allocation inefficace des ressources et pourrait ouvrir la porte à la spéculation financière.
Mais, les tenants de la théorie monétaire moderne ne se laissent pas impressionner par ces critiques et répondent que si l’inflation apparaît et que ces pressions deviennent fortes, les autorités monétaires peuvent changer de priorités et donner un tour de vis à leurs politiques monétaires.
Le débat entre les tenants de la théorie monétaire et les critiques à son égard continuent de plus belle et nous parions qu’il redoublera d’intensité à l’approche des élections et du débat électoral. Mais, retenons deux points de ce débat. Le premier concerne l’importance des débats économiques et cette convergence entre les préoccupations académiques des universitaires américains et des questions de politique économique et des choix publics. Le second élément concerne cette quête des économistes américains pour de nouvelles réponses afin de sortir de la crise économique et atteindre le plein emploi. Ils font preuve d’un pragmatisme bien éloigné des schémas idéologiques et des orthodoxies en vogue dans les manuels économiques pour remettre l’économie sur les rails.
A nous de retenir les leçons de ce débat. A nous de convaincre nos économistes de sortir un instant de leur laboratoire et de leur académisme pour se poser les questions que « l’humanité se pose », pour reprendre les mots du vieux Lénine. A nous également d’échapper au conservatisme en vogue qui nous laisse prisonniers des schémas dépassés et de faire preuve d’innovation et d’inventivité comme l’ont toujours fait les grands économistes aux moments des grandes turbulences. ν

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