Dérapages du voisinage

A juste titre, le prophète, sage parmi les sages, prescrivait le bon voisinage. Une relation conflictuelle installe et perpétue un ambiant énervant. Hélas, nul ne choisit le profil convivial ou malsain du voisin. Celui-ci prodigue tous les soins au pommier épanoui dans son jardin. Des branches enjambent la clôture, attirent l’attention des passants et placent, à portée de main, les fruits bien mûrs. Une vieille et pauvre dame, issue de la tribu évacuée du lieu dit « kirch il ghaba » pour laisser place à l’édification du quartier huppé, cueille une pomme, fruit défendu au point d’avoir partie liée avec le paradis perdu. De sa fenêtre, le maître de céans aperçoit la chapardeuse, accourt et tabasse la malheureuse. Depuis, un membre de la tribu chassée, vide chaque jour et dès l’aube, un sac d’ordures ménagères au seuil de l’habitation occupée par l’homme assez irascible pour frapper la femme déshéritée.
Chaque fois, des chiens errants, sans domicile fixe, ni collier, dispersent les ordures nauséabondes à peine déposées par le justicier vengeur de la brutalisée.
Tôt le matin, je vois le voisin visé par la saleté, ramasser les détritus et maugréer. Excédé par le supplice chinois, tout comme le drôle de Trump, l’homme-colère met en pratique un plan diabolique.
Il faut tuer les bêtes lâchées en liberté. La mort-aux-rats, mêlée aux déchets carnés, devait occire les chiens mal aimés.
C’est le chat suédois de Khlifa Chater qui vint tâter au mets empoissonné.
Souad Chater adore cet animal de race et à la toison d’or. Pour elle, il est unique en Tunisie et ses voisins suédois le lui en firent cadeau avant de partir. Elle fut très affectée par son beau suédois étalé à terre et à l’air inanimé.
Emmené d’urgence au vétérinaire, il échappe de justesse au décès manigancé, moyennant 160 dinars déboursés sans regret pour les intensifs soins prodigués. Depuis, tous les voisins du quartier voient d’un mauvais œil l’empoisonneur, désormais lui-même empoisonné par les attitudes et les regards dépourvus d’amitié. Ce tueur improvisé a ses raisons cachées. Car l’agent social n’a rien d’un automate.
Ses conduites ont à voir avec des motivations plus ou moins explicitées. Mais, les raisons de son comportement ne veulent pas dire qu’il a raison. D’une part, une pomme ne justifie guère une telle agressivité infligée à la dame corrigée, quand ce fruit maudit n’aurait pas déclenché la réaction du voisin outré par la méchanceté, au point de recourir aux ordures déposées.
En dernière analyse, avoir des raisons ne veut pas dire du tout avoir raison. Cette règle théorique et méthodologique, suggérée par l’observation d’occurrences pratiques, rejoint l’un des principes de l’investigation sociologique.
Rien n’est anecdotique et l’information journalistique fournit les matériaux d’une réflexion fondée sur la distance critique. Voilà pourquoi les médiateurs se voient malmenés ici et là.
Leur captation, sur le vif et in-situ, des brutalités, renseigne sur les donneurs d’ordre imprégnés par le style de l’autorité.
La perte de confiance a raison d’avoir ses raisons.
Et cette remarque l’illustre de manière exemplaire : aucune règle générale ne tient le bon chemin sans sa mise en relation routinière avec tel cas de figure et son contraire.
Dans ces conditions épistémologiques, bien malin celui qui dresserait une cloison étanche entre l’univers médiatique et le champ sociologique ! Les articles dits journalistiques charrient, parfois, de profondes élucidations élaborées dans le domaine des sciences humaines. A ce titre, je revendique l’écriture « journalistique ». Avant sa rédaction sur le papier, l’information circule de bouche à oreille, et des ouvrages, tel « Enquête  à Palerme » de Danino Dolci, figurent avec d’autres, fondés sur le recueil de la parole articulée, parmi les classiques des livres anthropologiques. Tirer, de manière indifférenciée, sur les journalistes, rate la piste. Ce n’était rien qu’un chat empoisonné en lieu et place du chien, mais nous voici au cœur d’une problématique appliquée aux raisons mises en relation avec leur déraison. Une rationalité collective, pareille aux principes kantiens, peut remettre en cause une raison liée à une motivation subjective de la personne engagée loin du droit chemin. Mais laissons tomber l’objection formulée contre la pertinence de l’oralité en tant que matériel de la scientificité.

Avec sa morgue, Marx dénonçait « la critique des souris ». L’enseignement légué par le prophète et afférent au voisinage, rejoint les critères de la sagesse populaire. Ce 12 juin, je narre le contenu de ce papier à un petit groupe de voisins, réunis chez un buraliste d’El Manar. Parmi eux figurait Abdelkrim Gafsi, âgé de 52 ans. Aussitôt mon récit achevé, il rappelle ce propos, nimbé de nostalgie et de perspicacité : « Il jar liljar ken rahma. Tawa wala na9ma ». Les mots dits par tout le monde et ceux énoncés par les tenants des sciences humaines se répondent. Nadia Omrane, l’une des plus belles plumes journalistiques du pays, me disait : « Les sociologues sont des donneurs d’évidences ».
A sa façon, Bourdieu émettait un doute quant à la trop étanche cloison supputée entre « le sens commun » et « la distance critique ». Pour les munis d’une boîte à outils, cela n’est pas trop agréable à gober, mais que faire si les prophètes, les censés savoir et les classés dans la catégorie « populaire » partagent, à peu près, certaines manières de penser.

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