Transport vers la mort

Par sa répétition, le genre d’accident survenu le 27 avril au gouvernorat de Sidi Bouzid focalise l’attention collective sur le transport précaire des ouvrières agraires.
Mais ce n’est là que la partie émergée de l’iceberg dans la mesure où ce drame, réservé aux femmes, a partie liée avec le processus plus vaste et plus profond, l’exploitation du travail paysan. Les bas salaires, mentionnés lors de cet accident, révélent une part de l’inadmissible situation.
En outre, des gamines interrompent leur itinéraire scolaire et s’adonnent aux travaux des champs pour aider leurs parents. De là provient la reproduction de la marginalisation.
Les cas de figure diffèrent en matière de transport d’ouvrières.
Au Cap Bon, le propriétaire d’un verger de trois hectares situé à deux kilomètres de Menzel Bouzelfa va lui-même au village, réputé par la disposition des femmes à l’acceptation de bas salaires. Sur sa 4/4 bâchée, il entasse tantôt du bétail, tantôt ces femmes et tantôt les agrumes destinés au marché. L’homologie insinuée par l’égal transport des êtres et des choses réduit la force de travail à une marchandise comme les deux autres. Il n’est, alors, question de dignité, ni pour les brebis, ni pour les oranges, ni pour les femmes, toutes « choses » transportées dans les mêmes conditions. Face à cette pratique systématique mise en œuvre par des milliers d’opérateurs déployés sur l’ensemble du territoire, comment imputer la responsabilité à la ministre de la Femme s’il n’était, là, question de misogynie associée à la démagogie.
Le réseau de mille et une pistes rurales suffit à illustrer la complexité. La structure agraire où prédomine la paysannerie parcellaire donne à voir l’épaisseur sociale à traverser pour l’institution d’un transport plus sûr pour les ouvrières. Une fois mis en rapport avec ce décor, le protocole signé en 2016 arbore les airs d’une chimère, tant il surfe par-dessus l’exploitation du travail paysan. Comment arracher les racines de la vraie calamité ?
L’état des lieux et sa diversité suggèrent les façons d’opérer. Ainsi, Majid Jlassi possède, à la Mornaguia, 1.200 oliviers.
Interviewé le 29 avril, au matin, il me dit : « A la récolte, je parcours soixante kilomètres pour aller chercher des ouvrières. Je m’arrange pour accomplir l’essentiel du trajet sur un lacet de pistes. Quand, sur le tronçon routier, la Garde nationale m’arrête, elle me fait des remarques pour le surnombre, elle ne verbalise jamais. Par expérience, elle sait que telle est la situation du travail agricole dans le pays. A la différence de bien d’autres, je paye le salaire légal et j’assure les ouvrières contre les accidents. En plus, je leur permets d’emporter quelques kilos d’olives. Elles me connaissent et je les connais. Ma camionnette est en bon état et depuis des années, je n’ai commis aucun accident. Je considère ces femmes comme mes sœurs. Mais quand la jeune femme grimpe sur l’arbre, le kabrane se rince l’œil et se met à la draguer.
Il lui accorde des faveurs en matière de pénibilité. Tout le monde le voit. Plus on s’éloigne de Tunis, plus il y a des accidents. Le contrôle diminue et les conducteurs imprudents craignent moins la police. Là-bas interviennent plus, wild il 3am et les gens de la même région. Ici, les gens ne se connaissent pas les uns les autres ».
Ce témoignage porte l’éclairage sur quelques remarques. L’attitude bienveillante adoptée par la Garde nationale guide vers une interprétation cruciale. Un Kantien, quelque peu idéaliste et rigide, recommanderait d’appliquer la loi et de sanctionner le surnombre d’ouvrières transportées. Le Nietzschéen, alter ego du Heideggérien pour qui n’est de vrai que l’existence, conseillerait de fermer l’œil, au moins à moitié, face à la fonction sociale effectuée par une pratique asociale. Hélas, des louagistes, plus ou moins clandestins, n’assurent pas les ouvrières contre l’accident et recourent à l’excès de vitesse pour gagner le maximum d’argent. De plus et pour cette même raison, où loge la déraison, ils négligent l’entretien de leur véhicule davantage exposé à l’accident.
Mais de l’entretien provient une autre orientation de l’investigation.
Les ouvrières agricoles, fragilisées, marginalisées deviennent la proie des lubricités. Le contrôleur des travaux le sait. Il tâche d’en profiter. Dans mon ouvrage sous-titré « Sociologie de l’autre Tunisie », apparaît ce côté des jeunes filles taillables et corvéables à merci : « La moitié des filles d’ici font les domestiques. Nous les emmenons comme du bétail qu’on emmène au marché. Le père vend sa fille. Et quand elle retourne, plus personne n’acceptera de l’épouser, quitte à ce qu’il prépare lui même son pain, de ses propres mains, et qu’il aille chercher le bois, sur son dos, comme une femme. Est-ce qu’un père envoie sa fille de bon cœur ? S’il n’était dans le besoin, il l’enverrait étudier, plutôt que de l’envoyer au souk pour la livrer à des inconnus de Tunis ou de Sfax comme se vendent les chèvres et les montons ». Les accidents fréquents des ouvrières agricoles ont partie liée avec la marginalisation de la paysannerie parcellaire ou sans terre.
Comment réguler cette fourmilière inhérente à la structure agraire ? C’est là une tout autre paire de manches lorsque les tenants de l’autorité montrent patte blanche. Nous sommes tous responsables, proclament les campés sur les hauteurs de l’Etat et cette prise de position n’est pas toujours démagogique.
Une programmation apte à limiter ce type d’accidents remet en question l’art de sommeiller sur ses lauriers vu l’absence de baguette magique.

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