Témoignage : le cri du cœur de Aïcha Skandrani

Tout d’abord avant de commencer mon histoire, j’aimerais remercier les agents de l’aéroport de Tunis Carthage car sans eux mon histoire aurait pris une autre tournure.
En effet, au lieu de vous dévoiler mon action et mon analyse concernant mon projet de la journée nationale de la parité, où j’ai remis un dossier signé par la majorité des partis et des députés au chef du gouvernement (sans aucune réponse de leur part) je me vois contrainte de vous parler de cette fameuse journée du 20 avril 2019.
Ce jour là, en rentrant sur Paris je me fais arrêter à l’aéroport. Apparemment j’étais recherchée depuis le 3 avril 2019 pour atteinte aux biens d’autrui.
Au début j’ai vraiment cru à une caméra cachée car je n’avais pas trop réalisé, sauf quand on m’a avertie que j’étais en état d’arrestation et que je devais appeler mon avocat…
J’ai été conduite au commissariat de l’aéroport. Je vous avoue que j’ai tenté d’appeler deux personnalités politiques qui ne m’ont pas rappelée et qui n’ont pas répondu non plus.Là j’ai compris que je ne pouvais compter sur personne alors que la situation était grave.
Mon destin à ce moment là dépendait du procureur de la république qui était au bout du fil, qui ne me connaissait pas, et du commissaire de police et des informations dont il disposait.
Après de longues sueurs froides on m’a fait signer un papier et on m’a donné une convocation au tribunal pour Lundi 22 avril 2019.
Lundi, le tribunal n’avait pas de réseau et je ne savais toujours pas qui avait porté plainte contre moi et la seule date que j’avais était le 25 octobre 2018.
Vous savez avant de décider de faire du bruit, il faut bien réfléchir aux conséquences et surtout sur qui on peut réellement compter …
Il paraît que c’est normal que notre justice fonctionne sans envoyer de convocation et qu’elle condamne sans prévenir et que vous pouvez vous retrouver en prison pour quelques jours accusée à tort…
J’imagine le nombre d’injustices provoquées par notre « injustice » en raison de cette anomalie… Et ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un avocat …1500 dinars, c’est ce que cette affaire m’a coûtée, plus les billets d’avions que je n’avais pas les moyens de payer, mon père s’en était chargé…
Au final j’ai été condamnée pour un acte républicain en date du 20 octobre 2011 pour lequel, et par choix, j’avais opté pour une attitude de profil bas.
La personne qui m’avait rejointe au commissariat pour porter plainte n’avait pas cherché à savoir si j’étais vivante ou si j’allais bien…
Au commissariat j’avais donné ma pièce d’identité, donc mon adresse n’était pas inconnue …et l’accusateur n’avait fourni aucune preuve de ce qu’il affirmait à part le fait qu’il a été témoin de la tentative d’agression sur ma personne que j’avais évitée et qui était nécessaire ce jour-là car notre identité républicaine était en jeu !
Malheureusement personne ne s’est jamais posé les bonnes questions pour comprendre…J’ai été au tribunal seule sans tapage ni média…
Cependant la plupart de mes proches ont brillé par leur absence, pourtant je suis sûre que si les médias en avaient parlé les choses auraient été différentes,  mais est-ce que cela aurait changé la réalité des choses ?
Non, ma vérité est toujours la même et le respect des gens sincères est toujours le même.
J’ai vraiment risqué ma vie pour une cause noble et mon seul tort c’est d’avoir choisi une vie discrète mais il faut croire qu’en Tunisie il faut agir autrement pour avoir du soutien. J’ai vécu cette épreuve seule alors que je pouvais avertir plusieurs chefs de partis et d’associations. Tunisiens méditez sur vos valeurs, ma déception est grande.
J’ai risqué ma vie pour ce présent et ma mère a sacrifié les dernières années de sa vie pour ce présent que vous êtes en train de gâcher et de détruire pour l’ego et le pouvoir.
Le jour où vous accorderez de la valeur à une personne pour ses actes et non pour ses apparences, ce jour-là vous commencerez à choisir les bonnes personnes pour sortir ce pays de l’impasse dans laquelle il se trouve.
Le combat de l’identité républicaine, de la parité et de l’égalité a été condamné à 4 mois de prison et j’aurais pu passer 4 jours en prison sans que personne n’en comprenne le sens …
En 2011, qui se rappelle des pétitions que ma mère, paix à son âme, avait fait circuler sur internet concernant le drapeau national et l’hymne national ?
Pourquoi ma mère, paix à son âme, avait éprouvé le besoin de le faire ?
Qui se rappelle des agressions dans les universités et surtout à la faculté de Sousse ? Pourquoi ma mère est-elle allée chercher de force un journaliste de chez Mosaïque fm pour en parler ?
Qui se rappelle, ou plutôt qui avait conscience de toutes les tentatives menées dans tout le pays contre notre identité républicaine en 2011 ?
Tout le monde se rappelle probablement de l’incident de Persépolis, mais qui se rappelle de la manifestation du 15 octobre 2011 de l’avenue Mohamed V et pourquoi sommes-nous descendus dans les rues ?A cette époque, j’avais un événement et une organisation dans toutes les régions… des contacts un peu partout comme Moez Attia pour Hammamet ou encore Chiraz Manai pour le kef.
Il fallait se battre contre cette tentative de détruire l’identité républicaine tunisienne par le drapeau noir et les habits noir et les retours étaient alarmants.
Le 19 octobre 2011, Chiraz m’appelle du Kef pour m’informer que le Courrier de l’Atlas avait sorti un article informant que la manifestation du Kef était pour le 20 octobre 2011, que ce n’était pas vrai , que des prospectus menaçants circulaient dans la ville et que les associations de femmes avaient pris des autorisations pour manifester le 22 octobre 2011, c’est à dire samedi. Mais je découvre qui était à l’origine de ce malentendu et prend contact avec les jeunes de Kairouan qui eux aussi ont été menacés.
Quand j’ai décidé de partir à Kairouan, je savais deux choses : l’importance symbolique de cette date : la création du drapeau national tunisien et que des jeunes étaient menacés s’ils manifestaient avec le drapeau national pour défendre leur liberté de conscience et la tolérance.
Je savais également que la plupart des gens à Tunis n’étaient pas conscients de ce qui se passerait réellement et que certains étaient même sûrs de gagner les élections.
A peine arrivée sur les lieux, les jeunes m’informent qu’ils avaient été violemment agressés et que tout le monde avait peur ! A ce moment, je croise la contre-manifestation avec des cris de « Allahou Akbar » et des drapeaux noirs partout …
Je défie ma mère et la peur et je grimpe sur un arbre pour faire un truc très  bête vu que je n’avais pas de drapeau à la main , je leur montre tout simplement le ciel …
Là, 300 personnes, le silence … j’avais défié la peur, j’étais juste un bout de femme sur un arbre qui n’avait pas peur et qui n’a pas eu peur… pourtant croyez moi je savais que c’était une folie mais je n’avais pas le choix, il fallait déclencher la résistance et une prise de conscience.
Et bien sûr pour le reste, vous connaissez l’histoire. On m’a rattrapée pour être lynchée et j’ai dû grimper sur le capot d’une voiture par instinct de survie et pour mourir la tête haute et de façon digne et dans l’espoir d’être repérée par des personnes censées et c’est ce qui s’est finalement passé !
Si je n’avais pas été repérée je ne serais pas parmi vous mais probablement auprès de Lotfi Nagth, Allah yarhamou .
Ensuite, me réfugiant au commissariat après être allée à l’hôpital, je suis rejointe par le propriétaire de la voiture sur laquelle je m’étais réfugiée et qui se trouve être le coordinateur d’Ennahdha, pour porter plainte contre moi et pourtant je lui avais demandé pardon et je lui avais expliqué que c’était pour sauver ma vie.
Personne n’a jamais cherché à savoir ce qui s’était réellement passé, ni à faire les investigations. 80 % de mes agresseurs seraient partis en Syrie et l’un d’eux aurait été tué dans un acte terroriste…
Ici je pose la question : quelle était la relation entre Ennahdha et Ansar  chariaa ?
Celui qui a porté plainte contre moi était-il présent au moment de l’agression ? Et comment avait-il pu me rejoindre aussi rapidement ? Pourquoi les jeunes de Kairouan agressés n’ont jamais porté plainte ? Pourquoi la plainte déposée par ma mère n’a jamais eu de suite ?
Vient ensuite le comportement des médias, ont-ils cherché à savoir la vérité ou bien parce que c’était moi la fameuse fille réfugiée à Paris dans « La régente de Carthage » ?  Mon seul tort était-il de connaitre des vérités ? Suis-je aussi inconsciente que ça ou d’une intelligence Supérieure ? Pouvais-je être instrumentalisée?
Les tunisiens ont la mémoire courte et entre les drapeaux noirs et les nostalgiques de l’ancien régime nous sommes pris entre deux feux.
Je suis heureuse d’avoir vécu le 14 janvier, même si c’était un coup d’Etat.  Le 14 janvier m’a rendu ma liberté en apparence …Mais voilà le 22 mai j’ai eu un procès pour cette histoire et un non-lieu a été prononcé.
En novembre 2013, j’ai été condamnée sans le savoir à 4 mois de prison. Je me demande bien comment notre justice fonctionne et pourtant mon adresse était dans le procès-verbal.Puis-je penser que cela puisse avoir un lien avec la bataille contre la complémentarité puisque apparemment le plaignant était le mari de la députée qui était en charge de la complémentarité.
Pourquoi un juge condamne à 4 mois de prison alors que le plaignant avait précisé que les dégâts étaient légers et sans avoir prouvé que la voiture était bien la sienne et sans avoir fourni une quelconque expertise sur la nature des dégâts et disant que j’avais demandé pardon et déclaré que c’était pour sauver ma vie ? Un juge a-t-il réellement jugé cette affaire ? Pourquoi ce dossier réapparaît en octobre 2018 ? Pourquoi a-t-on commencé à ne me rechercher que le 3 avril 2019 ?
Certains me disent que c’est le système et que c’est normal ! Donc si je comprends bien, dans le système tunisien, n’importe qui peut faire un séjour en prison et que c’est normal ? N’est-il pas temps de réformer le système judiciaire pour être sûrs, du moins, que les accusés reçoivent leurs convocations ? La faute à qui ?
Combien de victimes d’injustice ? Un Etat sans justice et sans éducation…
Deux points majeurs à prendre en charge pour faire évoluer le pays : Un citoyen rassuré et bien dans sa tête, cela donnera des Tunisiens heureux dans leur pays.
Je ne suis probablement pas normale mais pourquoi est-il si compliqué de faire des choses simples ?
Les nostalgiques de l’ancien régime vont vouloir y retourner…Et les nostalgiques du drapeau noir vont vouloir retenter…Les médias copinent avec les lobbys, et les politiciens, que font-ils ? Si je n’avais pas agi le 20 octobre 2011 que serait-il arrivé ? Vous ne le saurez peut-être jamais !

 

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