Ramadan, lequel ?

Chaque année, plusieurs médiateurs opposent Ramadan tel qu’il devrait être à Ramadan tel qu’il est. Le premier associe un sursaut, ou un surcroît de piété à la sobriété, le second unit la suralimentation, les veillées festives, les grasses matinées, la chute vertigineuse de l’activité, l’implosion des humeurs belliqueuses et la vulgaire bassesse de certains feuilletons télévisés. La mise en relation de ces deux ramadans, l’un valorisé, l’autre vitupéré, suggère une première interprétation.
Le couple d’opposition formé par l’être et le devoir-être donne à voir l’une des incontournables « catégories de l’esprit humain » parmi lesquelles figurent le haut et le bas, le bien et le mal, le faux et le vrai, le moral et l’immoral, le normal et l’anormal ou l’être et le néant. Mais cette première observation, cheval de bataille des structuralistes, ne suffit pas. Il reste à focaliser l’investigation sur chacune de ces mises en relation : l’une d’entre elles hante la pensée des insurgés contre les déviances infligées au « vrai » ramadan. L’affaire des émissions télévisées illustre ce reproche récurrent. Or, la dégradation des mœurs nimbées de goujaterie outrepasse les fabricants des feuilletons incriminés. Elle englobe les nombreux acheteurs de ces marchandises frelatées. Telle est la loi du marché. La descente aux enfers signalée à divers paliers de la société globale n’épargne ni la débâcle économique, ni la gabegie politique, ni l’indigence idéologique. A diverses reprises, j’assiste à la soutenance de thèses où un membre du jury, dépourvu d’aplomb, n’a du professeur que le nom. Un ambiant collectif émane d’une société qui, tout entière, pose problème. Le malaise taraude chacun et n’épargne aucun. Le cas, extrême des nombreux drogués colloque avec la multitude aspirée par l’appel de l’envol vers l’ailleurs phantasme. Ah si je pouvais partir ! Chômeurs, diplômés ou non, répètent cette formulation conforme à l’air du temps. Ce désarroi source les accusations lancées vers toutes les directions. Le député vide sa bile contre tel ministre, l’employé incrimine l’employeur et celui-ci accuse l’employé d’avoir perdu le sens du respect depuis la Révolution du 14 janvier. Les deux Ramadans clignent vers cette même distorsion. Laisser ouverts les cafés enrage les puristes et les fermer indispose les progressistes. A sa façon, réformiste, Bourguiba lance le débat avec le célèbre « oftourou… ». Le Ramadan tel qu’il est suit la transformation de la société aspirée vers la modernité mais sollicitée aussi, par le passé.
Ainsi écartelée, la formation sociale perd ses repères, et ne sait plus sur quel pied danser au point de peiner à résoudre les problèmes posés.
L’un d’entre eux aurait trait à la circulation des marchandises.
Durant fort longtemps, il fut question d’éliminer le commerce dit parallèle. Et, soudain, ile est devenu question d’une souhaitable « concurrence loyale et transparente » entre secteur formel et informel.
De plus, les pelés, les tendus, trouvent maintenant grâce auprès des médiateurs apitoyés sur « les travailleurs dans le commerce parallèle », « livrés à eux-mêmes, ne bénéficiant d’aucun avantage ni de couverture sociale ». Simone de Beauvoir aurait plutôt évoqué « la force des choses ». Ainsi, les deux commerces, l’un « parallèle » et l’autre je ne sais quoi, disposent d’un plus petit commun dénominateur ayant pour nom le commerce. Et avec lui, ma foi, on ne badine pas. Le 17 mai, je venais de quitter Kasserine où notre équipe de recherche mène une enquête sur l’usine à papier. Grand connaisseur de la zone, mon collègue, au volant, attire mon attention : « Regarde, elles n’ont pas de plaque d’immatriculation et transportent du tabac de contrebande ». Trois 4/4, surmontées de caissons cartonnés, viennent de nous dépasser à la vitesse d’une fusée. Or nous venions de passer devant un contrôle sécuritaire bel et bien motorisé. Fort étonné, je demande à mon collègue : « Mais pourquoi n’ont-ils pas été arrêtés » ? Et de me lancer : « Les policiers ne sont pas bêtes, ils savent évaluer les risques, ils arrêtent les contrebandiers si la camionnette avance à une vitesse normale. Mais trois bolides lancés à tombeau ouvert sont dangereux pour les policiers et pour eux. Les cargaisons valent plusieurs dizaines de millions. Les contrebandiers prennent tous les risques et ils ne craignent rien, ni la confiscation, ni l’amende, ni la prison. Ils continuent coûte que coûte ».
A l’échelle du pays tout entier, une espèce de semi-volonté, trahie par un œil à moitié fermé, détermine la persistance de l’activité nonobstant l’annonce de temps à autre, d’un véhicule intercepté. « Ils continuent coûte que coûte ». Voilà pourquoi l’informel, ou parallèle, ce formateur d’un couple d’opposition avec l’ainsi dit « formel » accaparerait les quelque 50% de l’activité globale. Quel commerce ? Quel Ramadan ?
That is the question. Et quelle modernité avec les barbus au sommet de l’autorité ? Lorsque Balandier titrait l’un de ses ouvrages « Afrique ambiguë », il savait ce qu’écrire veut dire et il focalisait l’attention sur le couple d’opposition tradition/modernité.
Cependant, toutes les sociétés sont nimbées d’ambiguïté.
N’attribuer cette qualification qu’à l’Afrique charrie sans doute, un relent d’ethnocentrisme impénitent.
Lorsque je signalais cela dans mon ouvrage sur le chamanisme, Balandier, mon éminent patron de thèse, m’en a beaucoup voulu. Mais que faire si le souci de vérité l’emporte parfois, sur le souci de diplomatie. 

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