Dialoguer avec un drogué

Aux problèmes de santé publique, la drogue surajoute son coût économique. Mais les dégâts psycho-sociaux provoqués au niveau des rapports intra-familiaux demeurent souvent, inexplorés, tant l’accès à leur visibilité bute sur la pudeur et la honte protectrices de l’intimité. Parfois, le hasard lève le voile sur les secrets de ce caché entre les murs de l’espace habité. Une amie de longue date, A.R., me relate les effets délétères infiltrés dans la vie de la famille par son frère : « Au quartier malfamé, ses mauvaises fréquentations l’ont transformé en drogué. La mort de notre mère l’a précipité dans les bras de la drogue. Chez nous, à hay Ettadhamen,  elle ne manque pas. Il suffit d’avoir trente dinars pour acheter la dose. Mon frère n’est plus le même. Avant, il n’était pas violent. Maintenant, il frappe mon père s’il n’a pas d’argent à lui donner pour acheter la drogue. Hier, furieux, il a violenté mes sœurs et brisé la télévision,  notre seul passe-temps. Il ne parle plus à personne dans la famille et je suis la seule avec laquelle il échange encore quelques mots.
Lorsqu’ils se droguent en groupe, ils s’amusent à déshabiller le plus faible pour se moquer de lui et l’humilier. Il retourne sa rage contre sa famille. Ils vont le rendre fou et nous ne savons plus comment l’arracher à la drogue. Veux-tu m’aider à le raisonner ? ». Le jour convenu, je rejoins A.R. et son frangin au café à El Menzh 9. Devant le mutisme du jeune homme, après les présentations, je prends la parole avec un brin de précautions : « Ta sœur m’a parlé un peu de la situation. Quand une personne se fâche, elle a toujours une raison ». Cette façon de l’aborder à partir du lieu d’où lui-même voit le monde commence par le rassurer. Il me jauge un moment, puis, mis en confiance, il se lance au-delà de mon espérance. A l’évidence, il cherchait à déballer sa grande souffrance : « Oui docteur, ils ne veulent pas me comprendre. Je ne peux pas me passer de la drogue et quand elle me manque, je suis prêt à tout. Je sais que c’est mal et immoral d’en vouloir à mon père et à mes sœurs, mais c’est plus fort que moi.
Après, je regrette. Je m’enferme seul, je m’étale par terre et je sanglote au point de laver le sol avec mes larmes. Mais après il me faut, de nouveau, la drogue.
Pour l’acheter, j’ai arraché le portable d’un copain. Avant, j’ai pris l’argent caché de ma sœur ».
Stupéfaite, A.R. s’écrie : « Ah ! C’était toi ! ».
Pour la première fois, il avouait avoir subtilisé les économies de l’une des sœurs, gagnées en tant qu’employée de maison dans les quartiers huppés.
A ce niveau crucial de la discussion, et conscient du transfert, je romps mon silence pour m’adresser à la sœur scandalisée : « Surtout pas un mot de ça chez toi, sinon cela ne fera qu’empirer ».
Le jeune homme apprécie et poursuit : « Là-bas, il n’y a que le chômage. Quand je trouve du travail occasionnel sur un chantier, au restaurant ou au café, je ne demande à personne de l’argent et tout va bien à la maison. Mais, souvent, je cherche sans trouver ».
Une semaine plus tard, A.R. m’appelle au téléphone. Eplorée, gorge serrée, elle m’apprend le drame sans nom : « Son copain a porté plainte. Il risque cinq ans de prison parce qu’il a blessé, au couteau, le cou de son ami pour lui enlever son portable. Maintenant, il s’est caché nul ne sait où. La police le recherche ».
Dans ces conditions, la source du malheur outrepasse la prise de drogue et l’impasse commence avec le manque d’argent exigé pour l’achat de la calamité. Au quartier stigmatisé par les campés sur les hauteurs de l’habitat huppé, la misère est au principe de la morale assassinée. Dépénaliser la saleté ou avoir de quoi l’acheter à l’heure du manque insoutenable, épargne au frère d’engager l’ambiant familial aux abords de l’enfer.
Les barons de la drogue, enrichis à millions et protégés par le recours à la corruption, tirent profit de la dégradation où ils contribuent à enfoncer les pauvres gens. Au terme du procès, l’indigence et la pauvreté peuvent tordre le cou à la moralité. A l’Ouest, rien de nouveau. Déjà au 18e siècle, Adam Smith, le théoricien du capitalisme, avec sa fameuse et fallacieuse « main invisible », écrivait : « Cette disposition à admirer et presque à vénérer les riches et les puissants ainsi qu’à mépriser, ou du moins à négliger, les personnes pauvres et d’humble condition, quoique nécessaire à la fois pour établir et pour maintenir la distinction des rangs et de l’ordre de la société, est en même temps la cause la plus grande et la plus universelle de la corruption de nos sentiments moraux ».
La main dite invisible, logos paresseux et mystérieux, occulte la rapacité visible  des riches qui s’enrichissent encore,  aux dépens des pauvres qui encore, s’appauvrissent. Les mesures prises en termes de solidarité redistributive portent l’attention sur la partie émergée de l’iceberg mais sans vraiment, solutionner le problème de fond, celui de l’inégalité sans cesse perpétuée. Elle est donnée à voir pour une destinée, mais les fils de riches et ceux des pauvres n’ont guère les mêmes chances d’exceller. Les soi-disant aptitudes personnelles ont à voir avec les deux milieux sociaux, l’un porteur et l’autre dévastateur. Les fils à papa n’ont besoin d’aucun coutelas pour obtenir la drogue.
Voilà pourquoi, en elle-même, cette saloperie n’existe pas.
Dans les quartiers privilégiés, le risque d’incarcération pris pour visiter les paradis artificiels, me paraît de bien moindre probabilité.
Au vu de ces faits avérés, l’inégalité inculque, d’une part un sentiment de supériorité, d’autre part un complexe d’infériorité. Ces croyances enracinées au plus profond des subjectivités opposent, au mépris, le désir de vengeance, exacerbé par l’arrogance.
Avec au sans révolution, les dessous des mouvements sociaux, déployés partout, dressent un mur infigurable et opposent deux chiens de faïence. Par-delà le clivage urbanistique, ces deux mondes, marqueurs de l’insoutenable inégalité, représentent la pire des calamités produite et reproduite par la drôle d’humanité. Adam Smith, encore lui, n’a pas raté la relation construite entre la richesse et la pauvreté : « Partout où il y a de grandes propriétés, il y a une grande inégalité de fortune. Pour un homme très riche, il faut qu’il y ait, au moins, cinq cent pauvres ». De cette injustice bien triste provient l’utopie communiste avec ses bifurcations socialistes et collectivistes. Ce rêve chatouille les dessous des grèves, mais la stratification sociale a ses lois que les apôtres de la société sans classes ne connaissent pas.         

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