Peut-on augmenter les prix du carburant sans « fuite en avant » ?

Le pays connait une crise profonde et la dette souveraine de l’Etat (dette intérieure ajoutée et dette extérieure) a atteint un niveau trop élevé qui menace tous les équilibres et la souveraineté du pays. Rien que la dette extérieure brute contractée, qui était en 2010 de 31.6 milliards de dinars, a connu une hausse exponentielle pour atteindre à la fin du premier semestre 2018, 82.2 milliards de dinars. La soutenabilité de la dette est menacée ainsi que la solvabilité de l’Etat. Ce processus a déjà conduit plusieurs Etat à leurs faillites. Il est temps de courir au secours de l’économie du pays et de la consolidation démocratique. Dans ce contexte, on peut comprendre le recours de l’Etat à l’augmentation des Taxes du carburant, pour se donner les moyens financiers de sa propre politique.
Or, la question sociale ne peut supporter une telle politique et ses conséquences. Pour comprendre l’ampleur de cette question, on peut partir de n’importe quel métier. Prenons le métier des Taxistes et louagistes qui est le plus concerné par l’augmentation des taxes du carburant. En effet, ce métier connait de plus en plus de difficultés dues à la baisse constante des revenus générés par cette activité qui suffisent à peine à faire vivre les chauffeurs et leurs familles.  Ils sont incapables financièrement de reproduire le cycle en investissant dans une nouvelle voiture pour remplacer l’ancienne. Continuer à travailler avec une ancienne voiture augmenterait les risques et les coûts jusqu’à travailler à perte.
Pour que ce métier permette une vie décente et un renouvellement du capital, il fallait fixer une tarification qui l’aurait permis. Or, le niveau des salaires est trop bas et ne permet pas un tel « luxe ». Ce tarif, si bas, est déjà cher pour une frange très importante de la population. Il fallait donc recourir au taxi collectif, compatible avec le niveau du salaire moyen, qui a atteint un niveau dangereusement bas. En effet, un journal électronique a rapporté dans un article publié le 11 mai 2018 : « Le classement des salaires dans le monde arabe est tombé et il ne fait pas plaisir à voir. Nous sommes clairement dans le bas du tableau juste avant l’Egypte et la Syrie ». L’article poursuit : « Mais découvrir que le salaire moyen du Tunisien est inférieur à celui de l’Algérien, de l’Irakien et même du Palestinien donne pour le moins à réfléchir sur la viabilité de notre modèle économique ».
Ce matin du lundi 8 avril, un accord a été trouvé entre syndicats et gouvernement qui stipule, principalement, une augmentation des tarifs des taxis et des louages de 8% (avec d’autres mesures d’accompagnement). Ce qui permettrait peut-être d’éviter les grèves mais affaiblirait davantage le salaire moyen et son pouvoir d’achat. C’est la fuite en avant, avec ses conséquences sur la spirale inflationniste.
Une telle mesure ne peut être positive que dans le cadre d’une autre politique économique et sociale centrée sur les besoins fondamentaux du pays. Une telle politique permettrait d’augmenter les salaires, stimulerait la demande intérieure et relancerait l’économie. Il serait urgent de définir une stratégie de long terme (sur une quinzaine d’années) qui augmenterait suffisamment et continuellement les revenus pour atteindre un niveau capable de générer une croissance soutenue et en être le moteur.  Une double indexation des salaires serait nécessaire : une indexation sur l’inflation et la maîtrise de cette dernière permettraient de stabiliser la situation. Une deuxième indexation sur la productivité permettrait de tirer les salaires vers le haut. Les déterminants de la productivité devraient être favorisés : l’investissement, la formation professionnelle, intéressement des travailleurs et leur participation à la réalisation des plans et objectifs intermédiaires. Le contrat social signé par le gouvernement, l’UTICA et l’UGTT en 2013 pourrait être le point de départ et poserait la première marche d’un tel processus de construction du modèle de croissance inclusive capable de financer l’édification d’un Etat social. Cela serait le seul moyen d’assurer l’efficacité économique, la justice sociale et la cohérence des politiques publiques.

*Docteur en Economie
Enseignant-chercheur à l’université Paris 5

 

 

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