Peuple et Armée d’Algérie

Avec ou sans Bouteflika on vit, aurait dit le génial, mais pas du tout général Garmadi. Telle n’est pas l’opinion des barons interdits de filer, dare-dare, en avion privé s’il vous plaît. Ali Haddad, le boss de la bande mafieuse, et ami de Saïd Bouteflika, visite la prison pour la première fois. Maintenant, après vingt ans de règne, Bouteflika présente sa démission. Mais par-delà ces rubriques anecdotiques, ressassées mille et une fois, quel sens caché demeure à débusquer ? Il aurait trait au rapport construit entre le pouvoir politique, le peuple et l’Armée. A peine déguisée, la menace de l’intervention sécuritaire brandie en guise d’épouvantail par les intéressés à maintenir au pouvoir l’ombre de Bouteflika, échoue à défaire la mobilisation populaire. L’amalgame insinué quant à l’assimilation de l’actuelle contestation à celle du FIS, réprimé jadis, ne passe pas. Néanmoins, les frères sont toujours là. Pacifiques et disciplinés, les insurgés redoublent de férocité.
L’Armée ne charge pas malgré le branle-bas de combat perpétué tout au long d’un mois. Bien plus, l’un des hauts gradés proclame désobéir au cas où lui serait intimé l’ordre de tirer sur les milliers de mobilisés. Par ce propos, inaccoutumé, le militaire suggère de focaliser l’attention sur la remise en question du rapport construit entre le pouvoir, le peuple et l’Armée. Il cligne vers la relation à explorer entre l’homme à fusil et l’homme sans fusil.
Un lien à mieux analyser les unit. Avec sa représentation de « l’armée populaire », Mao signalait déjà, l’anachronisme de l’ancienne vision napoléonienne.
« Une armée inculte est une armée sans culture », écrit le grand timonier dans le Petit Livre rouge.
En Tunisie, ce procès intégratif de l’Armée dans la société nourrit le débat mené sur la participation du soldat aux élections.
Pour Mao, quand il s’agit de chasser l’envahisseur hors des frontières, il n’y a plus ni intellectuel, ni analphabète, ni femme, ni homme, ni civil, ni militaire de carrière, ni bourgeois, ni prolétaire. Le riche fait partie de « nos amis » s’il investit dans la guerre livrée à l’ennemi. De même, la décolonisation mobilise l’ensemble de la population tunisienne ou algérienne.
Pareilles indications renseignent sur la relation intervenue entre l’armée de libération, fut-elle à l’état d’embryon, et le peuple disposé à récupérer sa dignité. Ces observations guident l’investigation vers l’élaboration d’une même problématisation.
A la façon de tous les phénomènes sociaux, l’Armée n’a rien de je ne sais quel invariant. Celle d’aujourd’hui n’est plus conforme au modèle de l’armée codifiée au temps où guerroyait Napoléon. Plus ou moins politisée, elle peut rechigner à canarder sa population. C’est très exactement, ce que vient d’illustrer la chronique de la relation établie entre la population et l’Armée en Algérie. Malgré la tentation des barons agglutinés autour d’un Bouteflika handicapé, l’Armée n’a guère chargé les insurgés.
Par son ampleur, la contestation fragilise la cloison dressée entre agents aptes à réfléchir et gens dressés pour obéir à l’ordre sans réfléchir.
La volonté populaire absorbe la subjectivité militaire et il n’y a plus d’une part le peuple et de l’autre l’Armée robotisée.
Voilà pourquoi le chef d’Etat Major ose relayer les indignés pour accélérer la mise à l’écart de Bouteflika manipulé.
Désormais, l’après-Bouteflika revient au peuple algérien, dit la voix, machiavélique, de l’Amérique. Mais ce peuple, bipolarisé à la tunisienne, comprend d’une part, les démocrates et de l’autre, les théocrates. Parmi la marée humaine devenue maîtresse de la rue, j’ai cru percevoir maints barbus.
Le FIS dissous, n’a guère disparu. Rebaptisé à la mode nahdhaouie, je le vois très bien guetter sa revanche à travers les charmes d’une révolution blanche accomplie sans batons ni fusils. En Algérie aussi, s’épient deux groupes à distance, l’un islamiste et l’autre au look bourguibiste, autrement dit, moderniste. Et maintenant, lequel remportera les élections ? D’ici, j’entends renaître le fameux « la yajouz » opposé à la danse en mini-jupe. Alors, l’Occident, seul, monopolisera l’immense bonheur de contempler ces belles jambes croisées sur les chaises des cafés. Dommage !
Par l’entremise des héritiers, le FIS, aux adhérents nombreux et disciplinés, regarde la trajectoire suivie par ses frères nahdhaouis pour accéder aux sommets de l’autorité.
Deux ou trois fantoches, du genre Mustapha Ben Jaâfar et Moncef Marzouki, fourniront l’occasion de faire passer en contrebande, l’optique charaïque, sous le couvert de l’ainsi nommée transition démocratique. Rien ne manque à pareil scénario, y compris l’appui pris sur la répression, pour la réclamation de réparation, quitte à financer l’aller-retour pour Sihem, la patronne de l’IVD. Mais l’Algérie pourrait très bien ne pas être la Tunisie. Pour l’instant, nul n’en sait rien, pas même les Américains. Les Généraux algériens nourrissent la plus vive admiration pour le Syrien Bachar-cœur-de lion. Ils acquièrent leur quincaillerie militaire chez le Russe Poutine et tout cela déplaît à l’impérialisme yankee.
Dans ces conditions, le devenir algérien pourrait différer de son alter ego tunisien. J’adore la chanson où revient ce refrain : « Qui vivra verra ».

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