Les voies incertaines du désordre

Au fur et à mesure que la date des prochaines élections approche, on a l’impression que le pays entre en ébullition  et que  la tension et les incertitudes  ne font  que gagner en intensité. Dans le brouhaha infernal que nous vivons, chacun est en train de mettre du sien pour que le brouillard s’épaississe davantage et que le doute perdure. Le pays, a prédit le FMI au terme de sa dernière mission en Tunisie, risque d’être pris en otage des calculs politiques, ce qui peut hypothéquer  tout rebond de son économie et la mise en œuvre des réformes essentielles.
Manifestement, dans l’imbroglio actuel, les cartes semblent plus que jamais brouillées et tout le jeu est guidé par des intérêts parfois occultes et des calculs  aux desseins peu clairs, ne faisant  que précipiter le pays dans le doute, le questionnement et aggraver une crise qui a fini par  gagner  toutes les sphères.
Aujourd’hui, avec l’affaiblissement ou plutôt l’absence de l’Etat, constamment incapable d’anticiper et de piloter un pays qui est ballotté par des vagues de plus en plus rebelles,  on  vit au rythme des scandales, des catastrophes qui n’épargnent  aucun secteur d’activité, des mouvements de revendication qui ne font que se radicaliser et des grèves sauvages qui plombent  une économie en déconfiture.
L’absence de l’Etat trouve sa traduction la plus tangible dans  une vie publique dominée par l’improvisation  de solutions de plus en plus coûteuses, arrachées sous la pression  plutôt que par  la recherche de réponses qui offrent des perspectives réelles. Elle se reflète également  dans cette  anarchie qui est en train de s’installer et  cette confusion qui  perdure donnant l’impression  que tout marche  sens dessus dessous.
Pourtant, l’on sait que le fait de chercher tout le temps à profiter de l’affaiblissement de l’Etat,  est une piste glissante ne pouvant générer  de dividendes  à personne. Car  au final, ceux qui auront la charge de diriger le pays après les prochaines élections, hériteront d’une situation intenable, d’un pays  à la fois ingouvernable et ingérable, un pays à plat,  qui aura épuisé toutes ses cartes et n’aura gardé presque plus de marge pour préparer l’avenir. Cette descente aux abysses incombe à tous les acteurs politiques et sociaux et ses conséquences les plus palpables sont aujourd’hui l’accentuation des risques d’instabilité et d’insécurité.
Un désordre dans l’action du gouvernement qui semble agir sans boussole, ni feuille de route claire. Dans le climat délétère qui prévaut, il a fini par se résigner à une attitude attentiste, gérer au plus  pressé et jouer le rôle de pompier. D’où son incapacité d’imposer la loi, le droit et de convaincre ses partenaires, qui sont prompts à l’acculer dans ses derniers retranchements. Sa gestion des derniers dossiers sociaux, loin d’éteindre les feux de la colère, n’a fait que les attiser. Elle a fourni la preuve  à tous qu’il est frileux et prêt à céder à la moindre pression.  L’escalade des mouvements de protestation  et les menaces que font peser certaines corporations  sont souvent traitées plutôt par un silence assourdissant, une passivité déconcertante et une résignation, que par un sens de responsabilité.
Désordre dans l’action des acteurs politiques qui,  dans la perspective de monter au créneau dans cette période préélectorale,  se distinguent par leur discours décalé, leur propension à attiser les feux de la discorde et à régler leurs comptes avec leurs adversaires politiques, sans se soucier outre mesure des conséquences qui peuvent en découler sur la sécurité du pays, sa stabilité, ni du contexte géopolitique plus que jamais incertain.
Désordre dans l’action des organisations nationales qui ne semblent pas encore prendre la mesure des problèmes que confronte le pays et qui inscrivent leur action dans une démarche de confrontation, non de recherche de solutions ou de compromis. Outre l’UGTT, dont les dirigeants ont perdu leur boussole  en annonçant en prévision  des prochaines élections, la  préparation d’une stratégie économique et sociale à l’effet de sauver le pays, l’UTAP semble de son côté gagnée par la fièvre corporatiste, ne daignant pas  proférer des menaces de priver le pays de lait, de pain, de viande… si le gouvernement ne songe pas se soumettre.
Désordre dans la démarche de la société civile dont l’action se nourrit de desseins douteux, plutôt que d’une volonté réelle de constituer un véritable contrepouvoir ou de défendre des causes nobles.
Manifestement, la fièvre revendicatrice sans précédent qui prévaut, et qui risque chaque jour de paralyser le pays,  est symptomatique de ce désordre. Ignorant que le pays est  au bord de la banqueroute, de nombreux corps de métiers ont trouvé l’occasion propice pour achever l’enfant malade Tunisie. Après le blocage de la production, des routes maintenant, on cherche à paralyser à tout moment un pays à la quête de responsables capables d’assumer pleinement leur responsabilité, d’arrêter cette spirale infernale  et de ne pas se soucier uniquement de calculs électoralistes.

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