L’emploi hors la loi

Par décret, le Chef du gouvernement introduit «Ahmini”, procédure qui élargit la couverture sociale aux employées rurales sans transiter par l’interminable palabre parlementaire où les frères, majoritaires, annoncent leur opposition radicale à l’égalité successorale. Pareille trajectoire aurait à inspirer l’éventuelle révision de la Constitution à la barbe de l’aberration par laquelle des élus peu représentatifs du peuple accaparent le pouvoir aux dépens du peuple. Par l’intégration, « Ahmini” remet en question la minorisation et la marginalisation de femmes livrées à la vulnérabilité.
Ce vice de forme, à relent patriarcal, bête noire de Bourguiba, inspire le décret institué par l’actuel Chef du gouvernement, après la geste réformiste qui enfanta le CSP, mal digéré par les enturbannés.
Toutefois, la dynamique sociale tend à subvertir la statique juridique.
Ainsi, aux abords des femmes ciblées par « Ahmini”, d’autres demeurent confiées au naufrage et confinées loin de tout sauvetage. D’elles émane ce cri ni dit, ni écrit : Ahmini ! Sept cent adolescentes, employées au mépris de l’âge permis, triment entre les murs des maisons, pourtant pas closes, dans les conditions que nous savons. Jadis, interviewé, le montagnard me disait : « Le jour où ils sont venus prendre ma fille, bikr, pour l’emmener travailler chez eux, à Tunis, j’ai retenu mes larmes, prêtes à couler. La misère m’a obligé. Quand sa femme quitte la maison, le mari, demeuré seul avec la fille, est capable de tout. Je n’accepterai jamais que mon fils épouse une fille qui a travaillé dans les maisons ».
Taillables et corvéables à merci, les gamines surexploitées dirigent l’investigation vers l’exigence d’élargir le champ des codifications aux secteurs laissés pour compte. Le potentiel, doxa de Spinoza, ronge le réel. Le bond accompli vers la modernité par “Ahmini”, dans le sillage du CSP, suggère d’encore avancer à l’instant même où les frères musulmans tiennent à reculer.
Aujourd’hui, ces nahdhaouis rient jaune en raison des accusations mais ils rient toujours car, dans leur sac, ils caressent plus d’un tour. Parmi leurs éventuels jounoud al khafa, possible candidat à la présidentielle, figure le beau parleur Kaïs Saïed, le Tarak Ramadhan tunisien.
Cet initié au droit constitutionnel refuse d’expliciter le contenu de son dialogue avec Ridha Belhaj, figure de Hizb Ettahrir pour le pire. Aucun appui partisan n’expliquerait sa fulgurante ascension dans les sondages, car il opère à titre “indépendant”.
Voici donc une performance unique dans l’histoire des joutes politiques. Mais il ajoute bénéficier, sans doute possible, de l’appui apporté par les porteurs des mêmes idées que lui.
Quelles seraient ces idées partagées ? Entre autres, le refus du partage égal en matière successorale.
Bochra maudit et avec elle, aucun progressiste ne souscrit.
Parmi les appréciations versées au dossier de sa candidature à la fonction suprême, il cite une procédure inspirée de “l’empêchement” à l’américaine au cas où l’élu décevrait durant son mandat. L’homme donne à voir une considération banale pour une trouvaille géniale. Au siècle de Périclès, les titulaires des charges gouvernementales changent au gré de l’agora. Le responsable en chef de l’Armée seul échappe à cette loi. Nous avons là, le vice de forme indissociable de la pratique démocratique.
Et pour corriger l’incorrigible, ce candidat propose l’instabilité systématisée.
Pour accepter de siéger au Bardo, à la Kasbah ou à Carthage, il faudrait avoir attrapé, à la fois, la rage et le choléra. Ainsi parlait Tarak Ramadhan, l’adepte le plus brillant d’Al Banna. Il parvient à séduire l’Orient et l’Occident avec sa présentation de l’islamisme sous la forme d’un humanisme. Par son éloquence et son érudition, il réussit à vêtir le diable avec les guenilles du Bon Dieu.
Les nahdhaouis ne sont pas nés de la dernière pluie. Renseignés sur la situation économique, ils pourraient propulser un dévoué masqué au cas où son échec risquerait de réagir sur la cachée derrière la marionnette.
C’est donc bien avant les élections que les jeux sont faits, entre autres par les agents doubles passés maîtres dans l’art de pêcher en eau trouble. Arme à double tranchant, la Révolution libère l’expression. Mais elle permet aussi l’accès aux pouvoirs des nahdhaouis.
Comment les séparer d’Hillary? Le printemps arabe commence avec elle et finit par la colonisation américano-israélienne du Golan. Ni l’Union européenne, ni la soi-disant Unité arabe ne pèsent face à la raison dernière, celle de la suprématie nucléaire.
Trump cautionne l’usurpation du Golan et compte sur son gros bouton pour défier les inaptes à l’affronter.
Le droit revient à qui détient le pouvoir militaire de le définir. Ainsi raisonnait Hitler par la vision de “l’espace vital”. Mais l’extension sans rivage bute sur le ressentiment déployé par une large part de l’humanité. Certes le droit, c’est la force, mais sans le droit, la force peut soulever, encore davantage, les vents de la haine peu propices à l’hégémonie américaine. Aller trop loin dans le mépris des peuples et des lois entraîne Hitler et Trump à mener le même combat. N’était un certain lobby sinistre, comment les citoyens des Etats-Unis, un si grand pays où refleurit, parfois, la démocratie, auraient-ils pu élire un président si petit ? Deux ultimes conclusions récapitulent cette exploration. D’une part, « Ahmini” à étendre aux 700 gavroches exploitées au-dessous de l’âge légal, paraît peu conforme aux normes charriées par les opposés à l’égalité. D’autre part, ces mêmes dispositions subjectives ont à voir avec l’actuelle majorité à l’Assemblée. A la façon des nahdhaouis, par définition, Kaïs Saïed cite Bourguiba pour fonder son rejet total de l’égalité successorale. Mais le timonier adoptait l’étape de l’autonomie interne avant celle de l’indépendance pour contourner le risque, pratique, d’une confrontation tragique, vu les forces mises en présence. Six décennies après le CSP, l’étape de plus d’égalité pourrait chasser l’impossible par le possible. Voilà pourquoi citer Bourguiba contre Bourguiba lève le voile sur le double jeu des pernicieux.

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