Retour à la terre nourricière

Certains allèrent vers les foyers de guerre et maints tentés par l’émigration clandestine se noyèrent. D’autres colmatèrent le vide par le suicide. Mais une alternative différente paraît peu mentionnée ou, dirait Berque, sous-analysée. Au repoussoir de l’univers citadin répond l’attrait du monde agrarien.
Abordons ce continent peu exploré. A quatre décennies d’intervalle, une étudiante et un étudiant énoncent la même aspiration : si la ville m’importune, je retourne à la campagne. Vers les années 70, Laroussi el Amri, militant à El Amel Ettounsi, me dit : « Au cas où cette fois, encore, ça ne marcherait pas, je reviendrais travailler la parcelle de terre avec mon père ».
C’était le temps où revenait, sans relâche, le slogan : « Ta9ra walla ma ta9rach, mosta9bal ma famach ». Aujourd’hui, Assia Touaïti me dit : « La colocation à plusieurs avec ses retards de paiement, le travail harassant jusqu’à vingt heures, les aléas du transport et l’accumulation des problèmes, le stress devient quotidien. Souvent me prend l’intention de revenir aider ma mère à cultiver son lopin de terre, au Douleb ». La famille, ultime refuge garanti, assure la paix de l’esprit. Quelle interprétation suggèrent ces prises de position ? Les deux propos, unis par leur homologie, émanent d’un monde social défini par la mise en présence de l’ancienne économie de subsistance et de la nouvelle forme d’existence perçue à travers le prisme de l’individualisme issu du capitalisme. Une fois compromise l’intégration à l’univers soumis à la férule du capital, survient l’attrait de la replongée dans le groupe familial où prédomine l’imbrication des rapports de production dans les structures de parenté. Le salaire introuvable ou amère expulsion vers le retour à l’exploitation groupale de la terre nourricière.
Exprimées jadis et maintenant, les deux formulations clignent vers la même problématisation. Ce n’était qu’une même phrase répétée à des moments séparés, mais dans le domaine des sciences humaines, rien n’est anodin.
L’intimité la plus personnelle pointe vers la société globale et sa perpétuelle transformation structurelle. Au lieu de la naissance et de l’enfance se rattache un cordon ombilical en dépit d’un long séjour dans la capitale. L’individu ballotté entre ici et là-bas délibère avec la Tunisie entière confrontée à l’ALECA. Le même dilemme oppose la tendance à l’autarcie ou au repli sur soi, d’une part, et l’intégration au système capitaliste mondial, d’autre part.
Par là, nous retrouvons la règle fondamentale de la sociologie : l’individu et la société occupent les deux faces d’une seule et même réalité. Chez mes deux interviewés, l’évocation du retour à la parcelle familière charrie une bonne dose de nostalgie. Car ce lieu où je suis né narre l’endroit où je fus créé.
A son tour, ce passage de l’enfantement à la notion de création source la transition de l’empirique au symbolique nimbé de sacralité.
De là proviennent l’émotion, « la crainte et le tremblement », dirait Soren Kierkegaard, le philosophe danois de l’angoisse. Une passerelle unit l’économie, la sociologie et la grande philosophie.
L’interdisciplinarité projette un éclairage sur les multiples aspects de la complexité. Sans la référence à l’économie, d’une part, et à la philosophie de l’autre, la sociologie ne parvient à détecter que le bout de son nez. Où commence l’enquête et où elle finit ? Nous sommes partis d’un constat précis. Dès l’instant où la Cité, féroce, exhibe son rejet, atroce, par-delà ses bienfaits, la nostalgie du retour aux pénates maximalise l’envie de revenir élever la volaille et cultiver les patates.
Mais une fois parvenu à mi-chemin de l’investigation, comment stopper l’exploration ?
Au tréfonds de l’inconscient, la venue au monde palabre avec la problématique de la création. Mais il y a bien plus que cela. Après la brève incursion dans les champs métaphysique et psychanalystique, il reste à revenir au domaine sociologique.
Avec l’urbanisation des campagnes et la ruralisation des villes, l’essentiel de la jeunesse déracinée compare les deux manières de penser, de sentir et d’agir dans les deux univers, l’un citadin et l’autre agraire.
Celui-ci perpétue davantage le conservatoire des codifications fondatrices de l’ancienne société où l’individu, immergé dans le groupe, demeure indéfinissable en tant que personne autonomisée.
Une fois inséré dans la cité, il découvre une plus grande marge de liberté eu égard au droit de regard du père, du frère et même, parfois, du conjoint. Ce pas, ici, et l’autre là, commencent par désorienter avant d’accoutumer aux nouvelles manières de parler, de s’habiller, de manger, de réagir et de marcher. Espèce raréfiée, le dandy, type idéal du baldi, à la démarche cadencée, à la tenue impeccable de la tête aux pieds, cède le terrain conquis par le rural dit par lui-même « jabri ». Partout, les regards croisés narrent la distinction fondée sur la différenciation par tous observée. A hay Ettadhamen, Alia Rihani ne peut ni enjamber le seuil d’un café, ni fumer. A l’avenue Bourguiba, ce géant de l’émancipation, l’interdit devient permis et l’impossible laisse l’espace au possible. Laroussi el Amri et la bande à Hammami prononcent, avec ostentation, le guéli ou gotlou  pour exhiber l’authentique appartenance au monde rural et l’adhérence à l’encerclement révolutionnaire de la ville par la campagne, credo légué par Mao. Une brusque mutation du registre lexical survient, chez Hana, dès l’instant où elle parle à sa payse demeurée au village natal.
« Ting3ouch fi houchkom ? », dit-elle pour dire aux non-habitués au parler local : « Faites-vous des variantes chez vous ? » Une fois déracinés, puis réinsérés, la plupart des jeunes opèrent la déconstruction et la reconstruction de leur personnalité. A la croisée des chemins, il s’agit de répondre à deux registres hétérogènes pour échapper à la gêne. Produit social d’un pays à cheval entre la tradition et la modernité, l’intelligence adaptative incite Alia Rihani, Assia Touaïti et Nadra Mchirgui, à picorer dans les deux nids, le nouveau et le coutumier. L’éclaireur est passé par là ; il a pour nom Bourguiba.

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