Radhi Meddeb* : “Ne pas parler de désenchantement serait un déni à la réalité”

Radhi Meddeb, cet ingénieur diplômé de l’École polytechnique de Paris et de l’Ecole nationale supérieure des mines de Paris,  est dans tous les débats, politiques, économiques et sociaux.  Ses réflexions, ses jugements  et son analyse de la situation qui prévaut dans le pays depuis le 14 janvier 2011 ne manquent ni  de pertinence, ni de profondeur. Aujourd’hui, il semble qu’il a été gagné par un certain pessimisme, une désillusion, un désenchantement.  Pourrait-il logiquement faire montre d’un optimisme béat quand, en l’espace de huit ans, tous les indicateurs du pays ont viré au rouge, que la gouvernance des affaires publiques ne fait que marquer le pas, et que l’absence de perspectives et d’espoirs habitent les Tunisiens, notamment les jeunes.
Pour lui, si avec un bilan aussi calamiteux on ne parle pas de désenchantement, « nous serions dans une situation de déni de réalité, nous serions dans une situation d’autisme politique ».
Pour lui, le pays est en panne, que ce soit sur le plan politique, économique ou social. Les prochaines élections suscitent chez lui une sorte de peur, estimant que le camp dit moderniste n’a jamais été autant éparpillé,  courant même  le risque d’un échec fulgurant. Sur le plan politique, il soutient que rien, depuis 2011, n’a changé. Les rentiers ne sont plus les mêmes, mais le modèle de rente est toujours le même. Sur le plan social, enfin, il considère qu’il  n’y a pas de véritable dialogue et de partenariat au niveau de l’identification des solutions en dehors de toute approche idéologique. Interview

 Propos recueillis par  Hajer Ben Hassen

Votre dernier livre « Le désenchantement du jasmin » laisse dégager chez vous une profonde déception, voire une grande frustration. Pensez-vous que huit ans après, le rêve soit en train de se transformer en cauchemar ?
Le titre que j’ai choisi pour cet ouvrage est relativement ambigu et traduit effectivement une déception mais en même temps, il veut dire que nous avons suffisamment chanté, dansé, mais qu’il est largement temps que nous nous remettions au travail. Cette déception que j’ai exprimée dans cet ouvrage n’est pas la mienne mais celle d’une grande partie de la population tunisienne qui, huit ans après la Révolution,  n’a pas trouvé de réponses satisfaisantes aux exigences qu’elle avait exprimées par les mouvements de 2010 et de 2011. La classe politique tunisienne a joué à l’autruche vis-à-vis de ces exigences, elle les a ignorées, elle s’est occupée uniquement de la dimension politique et de la transition politique. Pendant longtemps, de hauts responsables m’ont dit clairement que le moment est éminemment politique, le temps de l’économie viendra plus tard. Or, pour les Tunisiens, le seul moment est à la fois, politique, économique, sécuritaire et social. La vie n’est pas séquencée, la vie ne peut pas être découpée  en tranches, en lamelles, où on s’occupe à un moment de la politique, à un autre du sécuritaire, à un moment ultérieur du social et, peut-être, un jour aurons-nous le loisir de nous occuper de l’économique. Or, tout le monde sait que depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui, les principaux indicateurs économiques se sont fortement dégradés. Le chômage est passé de 13% à 15,5% de la population active, l’inflation est passée de 4% à 7,5%, le dinar a vu sa valeur se diviser par deux par rapport au dollar et à l’euro entre 2011 et 2018. L’endettement de l’Etat a doublé, l’endettement extérieur s’est approfondi encore plus. C’est tout cela qui se répercute sur le quotidien de la population et  les gens se plaignent sans cesse de l’absence de perspectives, de l’absence d’espoir. Si avec tout cela, on ne peut pas parler de désenchantement, je pense que nous serions dans une situation de déni de réalité, nous serions dans une situation d’autisme politique.

L’Etat n’a pas changé de logiciels de traitement des problèmes. Autant la constitution nous a gratifiés d’un nombre incalculable de droits et de libertés, autant dans le domaine économique, la situation est restée extrêmement fermée

Qu’est-ce qui n’a pas marché en fait ? L’échec actuel n’incombe-t-il pas à tout le monde ? Gouvernants, gouvernés, société civile, etc. ?
Bien sûr, c’est une responsabilité collective, mais il y a toujours une responsabilité plus importante qui échoit aux gouvernants. Nous avons connu ces dernières années, une explosion de l’économie parallèle, de la contrebande, un affaiblissement de l’Etat. L’Etat n’a pas changé de logiciels de traitement des problèmes. Autant la constitution nous a gratifiés d’un nombre incalculable de droits et de libertés, autant dans le domaine économique, la situation est restée extrêmement fermée. Aujourd’hui,  il est même plus difficile qu’il ne l’était pour un jeune de monter son propre projet, d’entreprendre, de réaliser le plus petit des investissements. Or, nous savons tous que l’administration publique n’est plus en mesure d’apporter une solution au problème du chômage. Nous savons tous que l’investissement privé est en panne, que l’épargne s’est effondrée. Depuis 40 ans, le taux de bancarisation en Tunisie est resté autour de 50% de la population. D’autres pays, et je citerai le cas du Kenya, ont pu, en l’espace de quelques années, en 2011, l’année de notre Révolution, à  fin 2015, faire passer le taux de bancarisation de 35% de la population à 72%. Comment ont-ils fait ? Ils l’ont fait d’abord comme résultat d’une profonde conviction politique et d’un projet politique. Ils l’ont fait par le biais de deux facteurs, tout d’abord par la banque mobile et ensuite par le développement de la microfinance. Nous pourrions le faire. Nous parlons de l’utilisation bancaire du mobile depuis des années, mais nous n’avons pas fais grand chose. Nous avons mis un cadre pour la microfinance depuis novembre 2011, ce cadre qui est d’une avancée remarquable par rapport à la situation d’avant est extrêmement restrictif. Il traite la microfinance comme un microcrédit, comme étant le microcrédit vers les populations pauvres. Ce cadre ne reconnaît pas à la microfinance la place qu’elle pourrait jouer aux cotés de la finance traditionnelle. Aujourd’hui, le secteur bancaire ne finance pas les petits projets en dessous de 250 mille dinars, c’est beaucoup trop coûteux pour le secteur bancaire d’aller vers ces projets-là, c’est compliqué, il ne sait pas gérer le risque. La microfinance est plafonnée dans son intervention, jusqu’à avril dernier  à 20 mille dinars. Aujourd’hui, elle est plafonnée à 40 mille dinars, mais il reste toujours entre 40 et 150 mille dinars, un espace dans lequel personne n’intervient. La microfinance est toujours limitée au simple microcrédit. Nous ne reconnaissons pas à la microfinance la possibilité de faire de la micro-assurance, de la collecte de micro-épargne. Or, cette dernière semble être quelque chose de négligeable soit de concurrent vis-à-vis des banques. Il n’en est rien, la masse de micro-épargne que les institutions de microfinance mobiliseraient, pourrait être d’une taille suffisante pour permettre le financement de l’activité des institutions de microfinance sans recours au secteur  financier. Auquel cas, cela pourrait amener les institutions de microfinance à disposer d’une épargne moins chère que leur financement actuel et permettrait d’abaisser le coût d’intervention des institutions de microfinance. Cette micro-épargne n’intéresse pas les banques, elle est beaucoup trop chère à aller chercher, elle est disparate et dispersée. Il y a une révolution culturelle qui devrait se mettre en place pour intégrer la notion d’inclusion comme étant le nécessaire dénominateur commun de toutes les politiques publiques. Si on en arrivait là, je pense que ça serait le début du règlement de tous nos problèmes. On se pose toujours la question de savoir comment il faudrait faire pour sortir de la situation difficile où nous sommes. Ma réponse est toujours la même, faire ensemble de l’inclusion le dénominateur commun de toutes les politiques publiques.

Ne pensez-vous pas que le bilan catastrophique actuel soit une résultante directe d’une classe politique complètement déconnectée des réalités et dont le combat se focalise essentiellement sur l’accaparation du pouvoir ?
La classe politique tunisienne qui a récupéré très vite le mouvement dit révolution de 2010 et 2011, n’a pas de formation économique. Elle n’avait pas de projets, elle était surprise par la Révolution. Elle n’était pas derrière la Révolution. Je vais reprendre l’expression de l’un des représentants de cette classe politique, qui, un jour, dans une discussion où je l’avais acculé dans ses derniers retranchements, m’avait répondu de la manière suivante : « Pour nous (il parlait de son mouvement que je ne citerai pas),  l’économie est un continent impensé». Donc, c’est une reconnaissance que la dimension économique n’était pas du tout intégrée. C’est ce qui a abouti d’ailleurs aux discussions de l’Assemblée où, pendant trois ans, nos constituants ont débattu de problèmes divers et variés, concentrés autour de l’identité… Cette Constitution nous avait gratifiés d’une foultitude de libertés et de droits, elle a par contre refusé de reconnaître et d’intégrer le droit d’entreprendre. Parce qu’il avait été jugé comme étant un appel à un libéralisme effréné. Or, il n y a pas d’autres solutions aujourd’hui pour sortir du marasme économique dans lequel nous nous débattons, que la liberté et la facilité d’entreprendre pour les grands et moyens projets et pour les micros initiatives. L’inclusion économique ne passera que par là.

Les rentiers ne sont plus les mêmes, mais le modèle de rente est toujours le même. La proximité du pouvoir est toujours génératrice de richesse au profit de certains bénéficiaires.

D’aucuns estiment que le modèle de développement actuel a atteint ses limites. Peut-on attribuer uniquement les difficultés économiques et la crise des finances à l’incohérence  des politiques et des stratégies ?
Il est clair que le modèle économique actuel a atteint probablement certaines limites et tous ceux qui disent cela ne sont pas toujours en mesure d’aller au-delà et de nous dire en quoi il a atteint ses limites. Quelles sont les alternatives crédibles et possibles ?
Il a atteint ses limites parce que c’est un modèle fondé sur la rente, le privilège et la proximité du pouvoir. Or, sur ces trois dimensions, rien, depuis 2011, n’a changé. Les rentiers ne sont plus les mêmes, mais le modèle de rente est toujours le même. La proximité du pouvoir est toujours génératrice de richesse au profit de certains bénéficiaires. Si nous voulons dire que ce modèle a atteint ses limites parce qu’il est fondé sur la fermeture, sur la protection et sur la rente, oui, il les a atteintes, mais si nous voulons qu’il les dépasse, il faut s’attaquer à la situation de rente, il faut  libéraliser encore plus, en simplifiant les procédures administratives qui n’apportent aucune valeur mais qui constituent des barrières devant les entrants dans la sphère économique. Nous sommes dans un monde qui s’est globalisé, nous voulons continuer à bénéficier des avantages de la globalisation et en refuser les inconvénients. Nous ne pouvons plus aider les opérateurs économiques tout en imposant des procédures administratives lourdes, compliquées, génératrices de corruption et de malversations.
Aujourd’hui,  il faut pousser vers un nouveau modèle fondé sur la compétitivité et l’innovation. Il ne faut pas avoir peur d’aller chercher la concurrence là où elle est. Car, si nous n’allons pas la chercher sur les marchés extérieurs, c’est la concurrence qui viendra nous bousculer sur notre propre marché. Nous ne tirons pas suffisamment d’avantages de toutes les ouvertures dont nous disposons jusqu’à présent. La Tunisie est signataire depuis 1995 des accords d’association avec l’Union européenne, nous continuons à vendre historiquement sur les trois mêmes marchés, à savoir la France, l’Italie et l’Allemagne. Nous ne faisons quasiment rien sur les 25 autres marchés, parce que nos opérateurs ont été habitués à ces marchés-là.

ALECA : Il aurait  fallu que nous soyons en mesure de dire à l’Europe ce que nous voulons. Nous sommes toujours dans une situation de défense. L’Europe nous propose, et nous avons peur, nous reculons,…

A votre sens, quel enjeu revêt l’accord de l’ALECA et quel processus doit-on choisir pour que le pays tourne le dos au discours populiste ?
Cet accord, c’est ce que l’Europe nous propose. Il aurait  fallu que nous soyons en mesure de dire à l’Europe ce que nous voulons. Nous sommes toujours dans une situation de défense. L’Europe nous propose, et nous avons peur, nous reculons, nous ne voulons pas faire, etc. Mais qu’est-ce que nous voulons faire par nous-mêmes, quel est notre projet des relations tuniso-européennes ? Notre diaspora est installée essentiellement en Europe, nos relations sont historiques, géographiques, culturelles, humaines, financières, etc. Donc, il nous revient à nous de chercher les modalités pour  les approfondir et les identifier sans perdre de notre compétitivité et de notre souveraineté. N’attendons pas que l’Europe nous dise voilà ce que je vous offre. Soyons capables d’élaborer notre feuille de route et de dire à l’Europe ce que nous proposons… Après la libération de l’industrie, l’Europe nous propose aujourd’hui de libéraliser les services, l’agriculture, et d’aller vers une convergence normative. A long terme, ces orientations sont nécessaires et inéluctables et elles permettraient d’améliorer  la situation  chez nous. Mais il faut faire très attention, à court terme, si nous libéralisons immédiatement l’agriculture, nous allons bousculer des centaines de milliers d’agriculteurs et les pousser à la faillite. Ils ne sont pas préparés en termes de maîtrise des technologies. Nous devons mettre en place au préalable un programme de mise à niveau de notre secteur agricole. C’est à nous de définir les contours de ce programme. On parle de la libération des services, c’est nécessaire également, plusieurs de ces services sont déjà libéralisés en Tunisie, l’installation en Tunisie, en dehors de toute contrainte, d’opérateurs européens pour venir produire pour le marché tunisien et extérieur. Mais cette généralisation de la libéralisation des services risque de heurter des pans entiers de notre économie si, encore une fois, il n’y a pas de préparation de ces secteurs à une véritable libéralisation étudiée, concertée et négociée.
Par ailleurs, il ne peut pas y avoir de libération des services sans liberté de circulation des professionnels. On ne peut pas dire que les métiers d’avocats vont être libéralisés tout en soumettant le déplacement de juristes et d’avocats sur l’espace européen à l’obtention de visas comme c’est le cas pour l’ensemble de la population. Cela induit une dissymétrie inacceptable et rend cette libéralisation complètement contre-productive. Donc, il faut identifier, secteur par secteur, profession par profession, les ingrédients et mécanismes d’une libéralisation réussie. Le refus de la libéralisation à terme aboutirait à notre isolement, et je ne connais pas d’exemples dans le monde d’économies isolées qui réussissent aujourd’hui. Il faut exiger de l’Europe la libre circulation des professionnels et des étudiants afin de leur permettre de bénéficier du programme Erasmus tel qu’il est pratiqué dans l’ensemble des universités européennes. Nous avons l’obligation de demander à l’Europe et d’exiger notre accès aux fonds structurels européens. Il faut également exiger de l’Europe d’investir à nos côtés pour sécuriser nos frontières sud, parce que le problème de la stabilité de l’Europe et de sa sécurité, n’est pas celui de la Tunisie seule, ce n’est pas à notre  pays, seul, de faire face aux flux migratoires venant de ses frontières sud. Ces problèmes doivent être mutualisés. C’est à l’Europe de se rendre compte que sa sécurité et la nôtre sont communes, que nous ne pouvons pas penser notre stabilité et développement  en dehors des leurs et qu’ils ne peuvent pas penser les leurs en dehors des nôtres, etc.

Qu’en est-il du dialogue social qui semble se transformer en bras de fer entre le gouvernement et les partenaires sociaux ?
Je pense que, de tout temps, il y a de profonds malentendus entre les partenaires sociaux et le gouvernement. Des solutions sont mises sur la table sur des sujets compliqués, de manière technocratique, comme s’il n’y avait que ces solutions-là et qu’elles étaient inéluctables. Il n’y a pas de véritable dialogue et de partenariat au niveau de l’identification des solutions en dehors de toute approche idéologique. Je prends l’exemple des entreprises publiques. Le gouvernement dit qu’il faut privatiser certaines entreprises et les syndicats soutiennent que la privatisation constitue une ligne rouge infranchissable. La réalité est plus compliquée que cela. Privatisation ou pas, c’est une question idéologique, si on l’aborde telle qu’elle est dès le départ.  Il faut partir de la réalité des entreprises publiques une par une et faire leur diagnostic clair pour examiner et identifier les modalités de leur repositionnement compétitif et stratégique. Et si, pour le repositionnement stratégique, il est nécessaire, dans certains cas, d’identifier des partenariats stratégiques qui accompagnent ce développement, nul de raisonnable ne s’y opposerait. Mais si la question est abordée de manière idéologique, il est normal que les positions s’affrontent et que le dialogue social se bloque.

Le camp dit des modernistes n’a jamais été aussi  éparpillé que maintenant. Il risque un échec fulgurant s’il continue à se positionner comme il le fait. Ennahdha est aujourd’hui sur un boulevard et cela ne sert ni le pays, ni l’intérêt de la démocratie.

Après les élections municipales qui se sont soldées par un fort taux d’absentéisme, notamment celui des jeunes, peut-on s’attendre à l’occasion des prochaines élections législatives et présidentielles, à la réédition du même scénario ? Et peut-on s’attendre à des surprises des indépendants ?
Une démocratie ne peut fonctionner que par sa capacité à mobiliser la population pour aller aux différents scrutins et exprimer leurs voix et choisir leurs représentants. Malheureusement, nous avons vu une désertion importante des échéances électorales lors des dernières années. Cette désertion s’approfondit d’élection en élection. Il est urgent et fondamental de réconcilier le Tunisien avec la chose politique, de l’amener à s’inscrire dans des mouvements politiques, et  à militer pour défendre ses orientations. Il faut que les politiques aient un projet qu’ils traduisent clairement,  dont ils discutent avec la population et qu’ils défendent. Il y a une crainte que ce mouvement de désertion continue avec les prochaines élections. Malheureusement, il y a des règles mécaniques qui font que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Cette désertion n’est pas inéluctable, il revient aux partis politiques d’identifier les modalités de réconcilier les citoyens avec la politique.
Je ne pense pas que des élections nationales puissent s’appuyer sur des indépendants uniquement ou trouver le salut national à travers des indépendants. Tout d’abord, la classe politique s’organise, elle introduit la notion de seuil, il faut que les indépendants qui sont divers et variés, atteignent ce seuil de 3 ou 5% qui permet d’avoir une représentation. Ensuite, indépendant est une notion ambiguë, parce qu’il y a derrière les indépendants. Il pourrait y avoir des indépendants proches de tel ou tel autre parti, il peut y avoir de faux alignés. D’ailleurs, le chef du mouvement Ennahdha a déclaré récemment que plusieurs indépendants expriment leur souhait de rejoindre le parti Ennahdha. Donc, de quels indépendants parlons-nous ? Encore une fois, la démocratie a besoin de partis politiques et il est important que la classe politique le sache et qu’elle y travaille. Le camp dit des modernistes n’a jamais été aussi  éparpillé que maintenant. Il risque un échec fulgurant s’il continue à se positionner comme il le fait. Ennahdha est aujourd’hui sur un boulevard et cela ne sert ni le pays, ni l’intérêt de la démocratie. Cette dernière a besoin d’au moins deux partis forts qui puissent s’équilibrer, qui puissent éviter les dérapages dans un sens ou dans un autre. Bien sûr, les élections traduiront l’expression de la volonté du peuple, mais du peuple qui ira s’exprimer aux urnes. Sachons mobiliser le maximum d’électeurs pour les prochaines échéances, il y va de la survie de la démocratie. Encore une fois, la démocratie risque d’être formelle si elle ne permet pas aux populations de trouver une réponse à leurs problèmes et les problèmes de la Tunisie aujourd’hui sont plus que jamais d’ordre économique et social. Et tant que les partis politiques au pouvoir et ceux dans l’opposition ne sont pas en mesure d’aller au-delà des slogans et de présenter des programmes précis chiffrés et crédibles qui permettent à la population de voir qu’il y a une chance que leurs problèmes soient résolus, on n’arrivera pas à mobiliser les électeurs dont particulièrement les jeunes, et ce serait dommage pour l’avenir de la démocratie en Tunisie.

Nous assistons aujourd’hui  à une vraie hémorragie de nos compétences et au  départ des meilleurs de nos médecins, informaticiens, ingénieurs. Ce qui m’attriste, c’est que souvent, nos politiques voient dans ce départ une chance pour le pays.

Comment expliquer l’exode des jeunes, notamment des compétences, qui a tendance à s’amplifier ?
Ça, c’est un grave problème, les meilleurs d’entre nous ont préféré, à un moment donné, s’établir pour une raison ou une autre à l’étranger. Ce phénomène s’est accéléré depuis 2011, et prouve que le désenchantement est réel. Beaucoup de jeunes établis à Londres, à Dubaï, en France, étaient pleins d’enthousiasme au lendemain du 14 janvier 2011  pour rentrer en Tunisie,  pour participer à la reconstruction de leur pays. Plusieurs d’entre eux qui l’ont fait, sont repartis et nous assistons aujourd’hui  à une vraie hémorragie de nos compétences et au  départ des meilleurs de nos médecins, informaticiens, ingénieurs. Ce qui m’attriste, c’est que souvent, nos politiques voient dans ce départ une chance pour le pays. C’est strictement inacceptable !
Il ne faut pas oublier que nous sommes  dans un pays à bas coût de la formation. Un médecin coûte à la collectivité entre l’école primaire et sa diplomation, 100 mille euros. Depuis 2011, près de  4000 médecins ont quitté le pays, cela correspond à l’équivalent de 400 millions d’euros que nous avons offerts à l’Occident sans contrepartie. Je ne pense pas qu’il y ait plusieurs pays qui nous ont offert une telle somme sur la même période.  Et ici, on ne parle que des médecins, mais on pourrait parler également des ingénieurs, des informaticiens, etc. Si nous avions eu la capacité de leur donner de l’espoir, de leur ouvrir des perspectives, la situation aurait été autre. Ces jeunes sont innovants et jouissent de capacités qu’ils mettent aujourd’hui à la disposition de grandes entreprises à travers le monde. Je connais plein de jeunes Tunisiens qui travaillent pour Google, la NASA, Apple, Facebook, etc. Nous les avons formés, ils ont coûté cher à la collectivité, ils ont préféré partir et c’est un choix personnel que je comprends, parce que la collectivité n’était pas en mesure de leur offrir les conditions de leur épanouissement.
Ce que nous perdons avec leur départ est encore plus important que ce que nous avons perdu pour les former et les amener à ce niveau de compétence.

Pour nous rassurer par rapport au phénomène de la fuite des cerveaux, nos gouvernants considèrent que ces jeunes partis à l’étranger contribuent à la roue de l’économie nationale et génèrent des apports en  devises. Quelle est votre appréciation ?
C’est une vision très limitée et qui ne correspond même pas à la réalité, parce qu’aucune étude sérieuse n’a été faite sur l’apport de notre diaspora à l’étranger. Nous avons l’habitude de nous concentrer sur les envois de nos travailleurs à leurs familles. Ces envois, en termes de devises, ont connu une baisse, mais nous ne nous sommes jamais occupés de la diaspora, de son intégration et de sa participation à l’essor et au développement, et encore moins intéressés aux avoirs de ces Tunisiens à l’étranger et à notre capacité à les motiver pour les encourager à investir en Tunisie  et construire des ponts entre la Tunisie et le reste du monde.
 La compétitivité de la Tunisie s’est beaucoup effritée ces dernières années en termes de capacité à attirer des investisseurs étrangers et de qualité des touristes.

Nombreux sont ceux qui avancent que vous avez des ambitions politiques. Où pouvez-vous les situer ?
Si politique veut dire gestion de la chose publique. J’en ai eu. Quasiment, tous les premiers ministres depuis 2011 à aujourd’hui, sauf un, m’ont proposé de faire partie de leurs gouvernements. J’ai toujours décliné, j’ai accepté une seule fois, parce que je considérais à ce moment-là que le pays était en danger. C’était les jours qui ont suivi l’assassinat de Chokri Belaïd. J’ai estimé qu’il était de la responsabilité de chacun de s’engager pour relever l’immense défi du risque de délitement de l’Etat, d’apparition hégémonique et du plongeon du pays dans une situation d’assassinats politiques et de pratiques inacceptables pour une démocratie naissante. Ce gouvernement n’a pas eu la chance de voir le jour pour des raisons strictement politiques. Aujourd’hui, ma position est très claire, j’ai atteint un âge où il est plus raisonnable pour moi de laisser la place aux jeunes. Nous sommes dans un pays où on a l’habitude de voir les prétendants à la chose politique âgés de 60 ans et plus, alors que l’âge medium en Tunisie est de 31 ans,  ce qui est strictement inacceptable. Ils ne partagent avec le peuple ni les mêmes mots, ni les mêmes maux.  Dans les grandes démocraties occidentales, la Grande-Bretagne, l’Espagne, la France, où la tradition démocratique est très ancienne, les premiers responsables de l’Exécutif arrivent au pouvoir à l’âge medium de ces populations. Nous sommes très loin de cet âge et évidemment, nous ne pouvons répondre de manière satisfaisante aux exigences du peuple.

Pour conclure, avez-vous reçu des propositions pour rejoindre tel ou tel parti ?
Plusieurs, mais comme les partis ne correspondent pas à ma vision, je préfère garder mon indépendance pour pouvoir être une force de propositions.

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