Nouveau-nés décédés

Souvent, tout reste à dire une fois que tout paraît avoir été dit et redit. Ainsi, dissocier la dégradation de l’hôpital et la débâcle sociétale oriente l’investigation vers l’illusion de la responsabilité illimitée. Pour les outrés, à juste titre, par le drame démesuré, le personnel médical tout entier devient la cible indifférenciée. De là proviennent les agressions signalées à Bouhajla, Nasrallah, Kairouan ou Chrarda. La stigmatisation généralise le malaise de la profession incitée à déserter vers l’étranger ou le privé. Ces périls ont partie liée avec une libre expression du ressentiment, rançon de la Révolution. Mais parfois, le sens commun,  dans un moment de vérité lié à une espèce de sagesse, dirige l’exploration vers la bonne direction. Le 10 mars, l’un des protestataires mobilisés proclamait : « La démission du ministre ne veut rien dire, il faut sanctionner les vrais coupables ». De même, lorsque le ministre égyptien des Transports démissionne dès l’hécatombe entraînée par la collusion ferroviaire, l’erreur humaine commise par le conducteur de sa locomotive, lève le voile sur l’interrogation fondamentale. Quand bien même la désignation d’un coupable jetterait un baume sur la douleur parentale et sauverait la face gouvernementale, quel installé sur les hauteurs de l’autorité serait en droit de porter à sa charge les pratiques déployées par des millions d’employés dispersés à travers le temps et l’espace d’un territoire donné ? Au pays des pharaons tout puissants, la démission après l’accident inspire deux appréciations. L’une applaudit le civisme du ministre démissionnaire et l’autre vitupère la tactique appliquée au bouc-émissaire. D’allure anodine et anecdotique, la question de l’irresponsabilité malgré la situation dégradée du système ferroviaire, cligne vers une problématique théorique. Elle a trait à l’illusion de la responsabilité illimitée quand, à l’évidence, l’omniprésence et l’omnipotence n’appartiennent, hélas, qu’à la divinité.
Excédé par l’outrance revendicatrice, malaisée à satisfaire sans délai, Mehdi Jomaâ évoquait l’absence de « baguette magique » dans les champs économique et politique.
Aujourd’hui, le populisme aidant, la contestation montée à l’assaut de l’autorité après les 15 décès convie la déferlante protestataire au recours à la terre brûlée. Entretenue par les violences et les menaces, la peur a fini par hanter l’univers sanitaire tout entier. Pour l’instant, Madame Sonia Ben Cheikh, mandatée par le Chef du gouvernement, affronte en première ligne les propagateurs de la désinformation charriée par la rumeur. Ni médicaments périmés, ni alimentation viciée… D’après les indications préliminaires de l’exploration, l’infection nosocomiale est au principe de la mort groupale. Mais les tenants de l’esprit retors préfèrent catapulter la transparence, la rigueur et la science par-dessus bord.
La radio privée, à audimat élevé de coutume sensé, conteste l’attribution de l’intérim, destiné à élucider les circonstances de la calamité, aux bons soins d’une personnalité auparavant nommée secrétaire d’Etat à la Santé. Selon le drôle de censé savoir, ce passage aux affaires hospitalières implique l’actuelle intérimaire dans la dégradation du système de santé, donc la rend responsable des 15 décès infligés aux nouveau-nés. L’atout assuré par la connaissance du milieu où il s’agit, maintenant, d’enquêter, devient, tout à coup et comme par magie, le défaut à dénoncer. Nimbée de misogynie, la façon d’aller si vite en besogne, au mépris de toute logique et de toute rationalité, illustre à quel point, deux jours auparavant, une autre question était à poser.
Quel sens donner à ce 8 mars, défiguré par les ennemis de l’égalité, au pays où les salauds voient rouge dès qu’une femme bouge ? Ne trouvent grâce aux yeux des rapaces ni la compétence, ni la franchise, ni l’intégrité, ni la forte personnalité, ni les multiples qualités intellectuelles et humaines de la dévouée au sens de la responsabilité. Merci d’affronter avec un tel panache le clan des ingrats, des hypocrites et des lâches. Sensible au temps de l’émotion, Madame évoque, pour la première fois, ses deux enfants, au moment où elle compatit à la douleur des familles foudroyées par le pire des malheurs. Mais après le choc émotionnel partagé, vient l’instant où il s’agit d’enquêter. Madame Sonia Ben Cheikh se dit prête à se voir sanctionnée au cas où la justice le déciderait. Cependant, les roublards, au look de cafards, le verront, à leurs dépens, rien n’est à reprocher à cette personne au-dessus de tout soupçon. L’accusation erronée, fondée sur l’illusion de la responsabilité illimitée, échoue à gravir les marches du palais où siègent les justiciers.
Mais d’où provient cette hargne déchaînée ? Longtemps maintenue silencieuse, à l’ère du système totalitaire, la meute aboyeuse, débarrassée de sa muselière et de son collier, depuis le 14 janvier, mord, sans distinction, le malfaiteur et la fleur.
Encore une fois, le réformiste suprême est passé par là.
Merci à toi, Sonia fille de Bourguiba. N’en déplaise aux diverses catégories de Ghannouchi, fussent-elles enturbannées ou cravatées, mais toutes dérangées par l’émancipée. Tu es le produit de la seule Tunisie que je chéris. Vu l’arbitrage des flux budgétaires, en situation de crise économique sévère, l’ensemble des secteurs d’activité peine à financer l’ampleur des tâches affrontées. Ainsi, quand pour gérer le sport et la jeunesse, le bureau ministériel n’éteint, jamais, ses lumières avant 20 heures, je ne sais si les citoyens seraient bien inspirés de blâmer ou de féliciter la personne affectée au département tout aussi ingérable que l’ensemble de la société. Le responsable aussi n’est guère sans famille et seul un affilié au clan des ingrats n’y songe pas : « Le chameau ne voit pas sa bosse » et le manque d’argent n’explique pas tout car l’argument couvre, aussi, la négligence, l’indifférence ou les sévices des filous. Même à la clinique privée, ne soyez donc pas trop étonné si, pendant l’opération subie, vos lunettes de soleil, chers payés, disparaissent de votre chambre fermée à clef. La disparition du sens éthique jalonne l’ainsi nommée transition démocratique.

J’obéissais au père, à la mère et à la doxa communautaire, je n’obéis plus aux injonctions de l’Etat mis à bas.

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