Mustapha Filali: La mémoire et l’oubli

Le 19 février, au moment où je prends mon journal quotidien, une vive discussion oppose le buraliste à deux lycéens. L’enjeu de la discorde porte sur les performances du Club Africain et de l’Espérance.
J’entre dans la danse et ces deux jeunes me demandent vers quelle équipe va ma préférence.
Youssef Hsoumi, le buraliste, répond à ma place : « Le football ne l’intéresse pas ». Je lui dis : « Demain, je vais au taâbine de Mustapha Filali ». Les deux lycéens rient et l’un me dit : « Nous ne connaissons pas ce monsieur-là ». Le 20 février, j’écoute l’oraison funèbre de Mustapha Filali, prononcée par Moncef Ouannès, le directeur du CERES, puis d’autres locuteurs interviennent, tour à tour, et rappellent à l’assistance les fonctions politiques et syndicales de l’éminent militant.
Tout au long du « petit » et du « grand » combat, il fut le proche compagnon de Bourguiba.
Par ces termes suggestifs, le timonier hiérarchisait le rejet de l’occupant et la construction de la nation. Mohamed, le fils de Filali, ému, porte l’éclairage sur les vertus familiales du mari et du père exemplaire. Hamid Karoui rappelle aussi la contribution de Filali à la modernisation du pays. Avec sa verve oratoire, il vitupère la mainmise nahdhaouie sur la Tunisie. Pour lui, la pieuvre islamiste détruit l’œuvre bouguibiste et cherche à ramener la société plusieurs siècles avant l’émancipation.
Le vétéran du réformisme développe un réquisitoire implacable contre le dénommé, par lui, « obscurantisme ». Ahmed Smaoui parle de Filali directeur du CERES et me cite parmi les premiers fondateurs des recherches entreprises dans le domaine des sciences humaines. A la pause-café, je l’interroge sur sa plainte portée contre l’ancien ministre de l’Intérieur au temps où sévissait la torture exacerbée.
Il me répond : « Oui mais maintenant, son fils veut épouser ma fille ! » Tant mieux ! A mon tour, j’évoque la forte personnalité du regretté qui fut mon professeur d’arabe au lycée Carnot. Pour l’épreuve de la rédaction, nous avons tous recopié le même texte, piqué du même livre. Irrité, Filali demande aux élèves réunis : « Qui a copié ? ». Je suis le seul à lever le doigt. Surpris, presque gêné, Filali me dit : « Bien, bien, vous pouvez baisser la main ! ».
Lors de l’examen de passage d’une classe à une autre et dans la cour, je demande au professeur d’anglais si j’ai été racheté. Il me répond : « Oui, mais de justesse et grâce au professeur d’arabe ». Souvenir, souvenir !
Né sous la tente à Sidi Nasrallah, Filali hérita des Zlass la proverbiale fierté tribale. Lors d’une réunion interministérielle présidée par le combattant suprême, Filali exprime ses réserves quant à la pratique économique.
Bourguiba, furieux, le fixe des yeux et lui dit : « Tout le monde en est satisfait, sauf toi ! » Filali, vexé dans sa fierté bafouée, se dresse et s’apprête à quitter l’Assemblée. Bourguiba, menaçant, pointe vers lui l’index et lui dit : « Où vas-tu ? Assieds-toi ! »
Avec Bourguiba, on ne badine pas. Filali, ulcéré, s’assied. Mais à la fin de la réunion, il part nul ne sait où et disparaît durant trois jours. Au retour, il ouvre le frigidaire et avale, d’un seul trait, une bouteille d’eau glacée au point de malmener son estomac soudain frigorifié ! Au moment où je restitue la séquence peu connue, je regarde son fils qui, par un mouvement de la tête me dit : « Oui, je me souviens aussi. »
En quittant la commémoration, le propos des lycéens me revient. Filali, si familier aux vétérans, disparaît du radar tenu par la jeune génération. Avec le temps, l’oubli gagne son pari. Jadis, un sondage mené auprès de jeunes Français faisait découvrir l’invraisemblable. Certains ignoraient qui était de Gaulle, ce résistant à l’occupation et auteur du célèbre « je vous ai compris ». Ambiguë, l’expression tâchait d’obtenir l’accord des Algériens et des Français d’Algérie. Le discours politique a sa logique machiavélique. Fussent-ils Tunisiens, Français, Algériens ou Anglais, les géants admirés par leurs contemporains n’existent plus en ces temps où l’inculture tient lieu de culture. Le regretter ne sert à rien, car l’oubli fait partie de la mémoire. Les générations défilent et passent avec le temps qui passe.
Il efface les traces des Ben Ali et de leurs béni-oui-oui. Sartre écrit : « Toutes les actions humaines se valent et toutes, elles sont également vouées à l’échec. Aussi, revient-il au même de s’enivrer solitairement ou de conduire les peuples ». Chez nos deux lycéens, et sans doute chez d’autres, le football occupe les territoires évacués par les figures des luttes anticoloniales. Ils ne conservent plus rien de vénérable, car l’oubli débarrasse l’humain de son trop-plein. Contre l’outrage des années, les musées tâchent de tout conserver. Mais, à long terme, rien ne parviendra jamais à opposer un défi aux effets de l’entropie.

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