Anthropologie politique de la pluie

Farhat Hached ne fut pas un cheikh, Bourguiba non plus. Bien au contraire, ce leader demeure l’adversaire des Frères. Voilà pourquoi, encore aujourd’hui, certains apprécient fort peu les nahdhaouis.
Ce clivage social divise le pays entre gens à kamis et gens sans kamis. Un nouveau marqueur de la grande bipartition fondée sur l’idéologie, vient d’advenir avec les dernières pluies. Il y eut des pertes humaines, des crues et des inondations, aggravées par les habitations édifiées au beau milieu des oueds, pratique évitée par la sagesse antique. Naguère, le village communautaire campait sur le flanc ou au sommet de l’espace collinaire. Mais, après une longue et sévère sécheresse génitrice d’angoisse tant le spectre de la pénurie fouette l’envol des prix, voici venue, que dis-je, bienvenue, la pluie. Paysans réjouis et barrages quasi remplis congédient la grisaille de l’interminable nuit. Cependant, le peu catholique, hébraïque ou islamique fourre cette manne bénéfique dans la prosaïque rubrique météorologique. Mais les croyants pensent et réagissent autrement. Tous marchands et pratiquants, mes six interviewés du quartier, voient, eux, plus loin que le bout de leur nez. Ainsi, pour Youssef Hsoumi, mon buraliste et ami, sécheresse et pluie n’ont rien à voir avec la météorologie, procédure prévisionnelle, appliquée à des phénomènes « soi-disant naturels ». Prévoir, c’est outrepasser le croire, car « la ya3lamou alghaïba illa Allah ». Il cite la sourate Al Kahf, versets 23-24 : « Ne dis jamais je vais faire telle chose demain sans ajouter si Dieu le veut ». Il suffit de mentionner la pluie survenue pour entendre, aussitôt, la répétition de ce propos : « Ni3ma min 3and Rabi ».
La sécheresse est à la pluie ce que la malédiction est à la bénédiction.
Entre les agents sociaux, les uns, réputés croyants et les autres, estimés koffars, la différenciation des interprétations opère à l’interface de registres hétérogènes, l’un sacré, l’autre profane. Dès lors, et en raison de la religiosité manipulée, la chambre noire attend cinq ans pour gravir les marches du palais justicier, quand la chambre blanche, soupçonnée à propos des prématurés décédés, reçoit les prémices de son élucidation presque sur le champ. Selon les membres du comité de défense, réunis le 6 mars à Nabeul, Ali Laârayedh encaisse une seconde convocation à comparaître devant le juge d’instruction mais cette fois, il ne sera pas simple témoin. Fort peu surpris, Ghannouchi, le patron du parti où trône, aussi, Ali, réagit et met en garde ses nahdhaouis contre « une voie minée jusqu’au mois d’octobre ». Pour ainsi évoquer les mines, le chef d’Ennahdha sait de quoi il parle, diraient les mauvaises langues, mais chez l’homme au-dessus de tout soupçon, et, néanmoins très fort, il s’agit bien sûr, d’une métaphore. Pour lui, les poseurs de mines symboliques sont les avocats de l’affaire Brahmi-Belaïd, personnages loin d’être sportifs et si peu entraînés à escalader le Chambi munis d’engins explosifs. A première vue, il a bien raison, Ridha Raddaoui et ses coéquipiers n’ont guère l’air de ressembler à des athlètes parfaits, sauf, peut-être, Hamma Hammami.
Mais pourquoi donc ce retard quinquennal pour mener à son terme l’enquête exigée par l’arrestation des criminels ? Ainsi revient la question posée par les défenseurs de Belaïd et Brahmi. La réponse va de soi. Pour franchir le seuil du palais justicier avec la chambre noire dans sa valise, il fallait traverser l’épaisseur du silence vociféré par les manipulateurs de la religiosité selon les défenseurs mandatés.
D’ici, j’entends l’approbation d’El Banna et la désapprobation d’Abul Ala Mawdudi, l’un machiavélique et l’autre didactique, face à ces pratiques si peu catholiques.
En effet, Abou Iyadh, A3tig, Ellouz et Chourou, entre autres, soupçonnent Ghannouchi et Mourou de troquer la charia contre le compromis avec les tenants de la démocratie.
Leurs courbettes esquissées à l’adresse des kouffars compromettent l’institution, sur terre, de la communauté prescrite par la divinité.
Par une lenteur outrancière à marcher dans le droit chemin coranique, les deux politiciens égarés concurrencent Alfred Hitchcock, le maître du suspense, Ghannouchi ne l’entend pas ainsi.
Exhiber la face démocratique et couver l’œuf théocratique associent la stratégie à la tactique. Mais les partisans de l’Etat civil et les apôtres de l’ample communauté charaïque lui reprochent le recours au double discours. L’ennemi juré des nahdhaouis n’avait, lui, qu’une idée mise au service d’un seul amour. Je le soupçonne applaudir ce mot de Victor Hugo : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent, ayant devant les yeux, sans cesse, nuit et jour ou quelque grande idée, ou quelque grand amour ». Bourguiba lutta durant quarante ans avec une seule idée, l’indépendance, mise au service d’un seul amour, la Tunisie de son enfance débarrassée du joug français.
Après 63 années, les petits malins, à esprit chagrin, reprochent au timonier d’avoir semé les germes de l’actuelle dépendance dont bénéficie, entre autres, la France, mais, aujourd’hui, « toutes les sociétés sont interdépendantes » et les mélangeurs perçoivent le monde à travers le prisme de l’anachronisme.
Pour établir une homologie entre l’actuelle Tunisie et celle du moment où Khaznadar opérait, il faut être au moins aveuglé face à la complexité où engage le dédale des relations internationales. Même Trump, l’Américain, ne sait plus sur quel pied danser face à Salmane, le Saoudien.

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