Résonner avec le monde

 Un monde en mutation et en excès de vitesse
Notre monde, en pleine mutation, est une souffrance déployée[1] pour un nombre croissant de citoyens. Tout change et un nombre toujours plus grand de personnes n’arrivent plus à joindre les deux bouts, malgré leur sens de l’effort[2]. Ce malaise est généralisé aussi bien dans les vieilles démocraties comme la France avec les gilets jaunes, ou en Europe en général, mais aussi dans des démocraties en transition comme en Tunisie, où huit ans après la Révolution, les citoyens ont perdu leurs illusions et en arrivent à regretter le passé. Au point, où l’analyste politique Youssef Cherif s’interroge sur la survie de la démocratie tunisienne. Ce désenchantement généralisé présente partout les mêmes symptômes: des politiciens perçus comme de moins en moins crédibles, une désaffection des bureaux de vote, l’école n’est plus un ascenseur social, les entreprises n’ayant que fort peu de préoccupations sociales… et avec comme argument de base : l’accroissement des inégalités dû à une farouche compétition entre travailleurs, et entre nations elles-mêmes (et bientôt avec la technologie et la robotique).
La libéralisation des échanges, sous l’effet des rounds successifs de désarmement tarifaire dans le cadre de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (Gatt), puis de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), a encouragé l’exploitation des avantages de coûts, salariaux notamment, entre pays à niveaux de développement différents, et a ainsi favorisé des pays jusque-là peu impliqués dans le commerce international. Au détriment de la plupart des économies développées.
Ainsi, le commerce mondial a progressé pratiquement deux fois plus vite en volume que la production (au cours des trente années qui ont précédé la grande crise de 2007-2008) en exerçant une pression croissante sur les travailleurs peu qualifiés, afin d’accepter une rémunération plus faible, et incitant à mieux rémunérer les travailleurs qui sont davantage qualifiés.
La crise financière de 2008, véritable détonateur mondial et déclencheur du printemps arabe, a laissé un gout amer aux habitants du monde entier, et depuis lors, explique Thomas Piketty, et surtout depuis l’élection de Trump, le Brexit et l’arrivée des populistes en Europe, « on mesure mieux les dangers posés par la montée des inégalités et le sentiment d’abandon des classes populaires, et beaucoup comprennent le besoin d’une nouvelle régulation sociale du capitalisme ».
En parallèle, l’ampleur et la vitesse de ces mutations désarçonnent nos sociétés et leur fait perdre leurs repères et leur espoir en des jours meilleurs pour eux et pour leurs enfants. « Ce n’est pas l’agonie de l’ancienne économie qui laisse grandir la nouvelle : c’est la modernité, un nouvel ordre “technico-économique” qui s’impose à l’ancien, le tue, violemment, dans le sang et les larmes », constate Nicolas Bouzou dans son dernier essai, L’innovation sauvera le monde.
Nous sommes en transition entre deux économies et les perspectives ne semblent pas aller vers le bonheur des masses. Car la modernité « disrupte ».Elle détruit des emplois, en crée de nouveaux (nécessitant de nouvelles compétences), privilégie le travail indépendant (et souvent précaire) par rapport au salariat, donne l’impression aux citoyens de manquer d’emprise sur leur existence dans un monde dominé par la finance (aux dépens de la production réelle), l’indifférence aux changements climatiques, les dérives des démocraties devant la montée de mouvements nationalistes et populistes, le terrorisme, l’écart effarant et croissant entre les riches et les pauvres…
L’accélération du rythme de disruption technologique désoriente d’autant plus que les hommes politiques et les législateurs sont à peine capables de comprendre les nouvelles technologies, et encore moins d’en réglementer le potentiel explosif.

Les citoyens perdent la foi dans le « récit libéral »
La mondialisation n’est plus heureuse, et sa locomotive anglo-saxonne est grippée. Les 90% les moins aisés de la population américaine ont vu leurs revenus stagner ces 25 dernières années. 43 millions d’américains sont officiellement répertoriés comme pauvres et vivent des aides (coupons) alimentaires. L’espérance de vie diminue aux Etats-Unis. Il n’y a que les 1% les plus privilégiés qui ont vu leur situation s’améliorer. Même chose au Royaume-Uni, où pour la première fois depuis très longtemps, l’espérance de vie baisse dans certaines régions. Pauvreté, mode de vie (shit life syndrom) et coupes budgétaires sont responsables.
La mondialisation est remise en cause. Les murs, le sentiment anti-immigration et anti accords commerciaux sont en vogue. L’année 2016, celle du Brexit et de l’arrivée de Trump au pouvoir, marque le moment où la désillusion déferlante a atteint le noyau dur des pays de l’OCDE. Les exclus de la mondialisation, aux Etats-Unis ou en Europe, boutent hors du pouvoir les élites qui n’ont pas su les écouter, et font des émules en France, notamment, avec les gilets jaunes. Et ce n’est que le début d’un mouvement contestataire qui va s’amplifier et se radicaliser dans les années à venir. En Tunisie, où les dividendes de la démocratie tardent à se matérialiser, les Tunisiens sont en colère et ne voient pas le bout du tunnel. Ce qui pousse certains d’entre eux à chercher des boucs émissaires : le FMI, la Banque mondiale, l’Union européenne et les négociations en cours pour un accord de Libre échange complet et approfondi (ALECA). D’autres, vont jusqu’à remettre en cause la transition démocratique, tel le Secrétaire général du syndicat ouvrier UGTT, Noureddine Taboubi qui a déclaré « il n’y a pas de démocratie quand les ventres sont vides ».Ces tensions s’accumulent et cela crée de terribles frustrations dans la population, tout en alimentant dangereusement les populismes. Yasha Mounk, le jeune professeur de théorie politique à l’université Harvard, avait prédit le retour au pouvoir du populisme dans le monde occidental. Dans son livre “Le Peuple contre la démocratie”, c’est désormais la fin de la démocratie que le politologue américain envisage, si on ne se bat pas pour la défendre.
Pourtant, après la chute du mur de Berlin, penseurs et politiciens ont applaudi « la Fin de l’Histoire », il ne semblait plus y avoir aucun obstacle à la propagation de la démocratie, des Droits de l’Homme et du capitalisme de marché. Mais l’histoire moderne a pris un tournant inattendu. Après l’effondrement du fascisme et du communisme, c’est au tour du libéralisme d’être en mauvaise posture. « Où allons nous ? », s’interroge, le penseur le plus en vue du moment,Yuval Noah Harari dans son dernier livre « 21 leçons pour le XXIe siècle ».

Le phénix libéral
Le récit libéral a régulièrement été confronté à des crises.Depuis plusieurs années, on parle du malaise grandissant et de la colère qui gronde. On sait, depuis Le Capital, de Thomas Piketty, à quel point les inégalités se creusent entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent. On sait aussi que la théorie du ruissellement est un leurre qui ne profite qu’aux plus fortunés, comme l’a bien montré Arnaud Parienty. Le constat est flagrant, une majorité croissante de gens n’arrive plus à avoir une vie descente de leur travail, et voient les horizons encore plus sombres pour leurs enfants. La démocratie libérale n’assure plus l’amélioration continue des conditions de vie que les habitants de l’Europe occidentale avaient connue entre 1950 et 1980. Elle ne semble pas non plus avoir de réponse à la crise écologique (dont elle est la cause à travers la croissance économique), ni à la disruption technologique (qui repose sur l’invention de technologies de rupture toujours plus nombreuses).
La crise des gilets jaunes, symptôme de ce malaise mondial, pose à la France et à l’Europe une question centrale : celle de la justice fiscale, et plus généralement celle d’un réajustement du récit libéral.Depuis son élection, Emmanuel Macron a passé beaucoup de temps à expliquer qu’il fallait chérir les premiers de cordée, et que la première des priorités était d’accorder des baisses d’impôts aux plus hauts patrimoines, à commencer par la suppression de l’ISF (Impôt de solidarité sur la fortune). Ceci a renforcé le sentiment que la libéralisation et la mondialisation sont un « immense racket » qui profite à une élite aux dépens des masses. Leur désarroi pousse une partie d’entre eux vers l’anarchisme et le nihilisme, rappelant ainsi le modèle qui avait existé comme un mode de critique sociale en Russie au XIXe siècle. Les jeunes anarchistes d’alors, comme les gilets jaunes aujourd’hui, prônaient des actions directes et violentes pour renverser le régime pour reconstruire, de façon scientifique, un monde qui assurera le bonheur des masses. Aujourd’hui, la différence est que ces mouvements sont bien plus nihilistes, en ce sens qu’ils n’ont pas une vision de l’espèce humaine dans son ensemble, mais prônent plutôt un repli sur soi, contre l’étranger, voir l’effondrement total de l’ordre établi. En Tunisie, le leitmotiv des jeunes désenchantés est « khalliha todkhol fel hit[3] », et plusieurs refusent le rapprochement (inévitable) avec l’Union européenne, sans proposer d’alternatives (viables).
Or, pour changer les choses, la révolte doit être positive et contenir à la base les germes d’un projet novateur. Pour le philosophe et essayiste français Raphaël Enthoven, la révolte doit être mue par l’amour. Dans un débat récent (25 janvier 2019) l’opposant au gilet jaune Etienne Chouard, fait référence à L’homme révolté, d’Albert Camus, et l’idée que la révolte est un refus certes, mais un refus qui doit être porté par l’amour avant d’être mu par la colère. « L’homme révolté camusien dit ‘oui’ avant de dire ‘non’. Ce n’est pas seulement une liberté mais une libération. En clair, un mouvement, pour ne rien perdre de son énergie, doit se donner des limites, porter une pensée, non pas du compromis, mais de la mesure. C’est comme cela que la révolte pourra changer le monde, à défaut de pouvoir changer de monde. La révolte est amour et fécondité ou elle n’est rien ».
En conclusion, l’accélération des inégalités liée, d’une part, à la mondialisation, et d’autre part, aux progrès technologiques, est de plus en plus mal perçue.Après les Trente Glorieuses, la courbe s’est inversée, les inégalités n’ont cessé de se creuser, et les plus jeunes non seulement n’ont rien connu de cette prospérité, mais ne semblent pas comprendre ce qu’ils ont à perdre si la démocratie libérale s’effondre…
Les questions de justice sociale et d’équité ne peuvent pas être mises de côté. Il faut partager les richesses, mais pour le faire, il faut d’abord les créer. Il faut que chacun soit en mesure de créer des richesses pour lui-même et au service du bien commun.
Pour ce faire, la démocratie libérale est sans conteste le modèle politique le plus réussi. Yuval Noah Harari indique en introduction de son dernier livre que si la démocratie libérale ne convient pas à chaque société à chaque étape de son développement, elle a prouvé sa valeur dans plus de sociétés et plus de situations que toutes les solutions de rechange. A la lumière des nouveaux défis qui nous attendent, il est crucial de comprendre les limites de la démocratie libérale et de proposer un nouveau projet libéral qui adapte et améliore ses institutions actuelles.

Nous avons besoin d’un grand débat pour redéfinir notre rapport au monde et penser ensemble à ce que nous voulons pour notre société, il faut s’y engager, chacun et chacune à sa façon, avec son imagination et son énergie.Le sociologue allemand, Hartmut Rosa suggère pour cela de résonner avec le monde, afin de retrouver un rapport affectif à la nature et aux autres.

Président de l’Initiative méditerranéenne pour le développement – MDI

[1] Le monde est une souffrance déployée –expression de Michel Houellebecq dans son livre Rester Vivant.
[2] Expression utilisée par le Président français Emmanuel Macron sous-entendant que les gilets jaunes n’ont pas le sens de l’effort.
[3] « Que le système crash »

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