Problématique de l’école coranique

Jadis, le kouttab classique, avec son meddeb, muni de sa fel9a tyrannique, assurait l’apprentissage des versets coraniques. Pour l’enfant, la reproduction textuelle par la récitation persévère sans explication, ni compréhension. La mémoire sert de conservatoire. Plus tard, à la Zitouna, le cheikh, érudit, explicite le sens donné à la parole révélée. Mohamed Fadhel Ben Achour n’est pas n’importe qui.
De nos jours, assombrie par la terreur, l’école coranique attire une accusation catégorique.  A la jeune génération, elle inculque une disposition propice aux randonnées sur la piste djihadiste.
Par une série de médiations, l’énonciation colporte et anticipe l’action. « Quand dire, c’est faire », titrait J. Austin dans son ouvrage extraordinaire. A ce propos, l’école de Regueb illustre ce process de manière exemplaire. A l’origine des kamikazes en herbe était le verbe. Tout au long de l’ample transformation, allant du kouttab à l’école coranique, l’homogénéité culturelle de la socialisation évacue l’espace occupé aussitôt par la guerre de positions, infiltrée en matière d’éducation.
Le front des luttes confronte les démocrates aux théocrates. Par leur jonction depuis la Révolution, le sabotage systématique de l’enseignement public et la prolifération des associations coraniques, sous le couvert d’un vide juridique, lèvent le voile sur le combat engagé entre bourguibistes et salafistes.
Les apôtres de la doxa  charaïque cherhent à détruire, par le geste et la parole, tous les acquis démocratiques. Parmi les moyens idéologoiques, déployés pour maquiller la bataille rangée, figure cette appellation paradoxale de « parti démocrate musulman ». A la différence de Ghannouchi, le pape le sait, la démocratie n’est pas chrétienne et la chrétienté n’est pas démocratique. Le ciel et la terre diffèrent.
En Tunisie ou ailleurs, une distinction radicale et profonde source le télescopage provoqué entre deux visions du monde. L’une attribue l’autorité suprême au peuple souverain et pour l’autre, le pouvoir a partie liée avec le divin. D’inspiration coranique, le droit musulman (fi9h) dévale du ciel avec le Coran et ne provient guère du vouloir explicité par le peuple souverain. Il aurait donc fort peu d’atomes crochus avec la formulation originelle et matricielle proclamée à la Bastille occupée : « Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes». Bien avant, au siècle de Périclès, la Grèce platonicienne, et surtout socratique, attribue la même signification au mot « démocratie », le pouvoir au peuple, ou le peuple au pouvoir. Ce paradigme outrepasse le cas de la France et de la province occidentale et il origine la mobilisation des élans réformistes parmi lesquels figure la geste bourguibiste. Dans ces conditions de la pêche en eau trouble où pataugent les écoles coraniques, l’anathème lancé contre « le parti de la France » excommunie maintenant bien des nations. L’universel concret n’est pas le particulier abstrait, dirait Kant, n’en déplaise à l’ethnocentrisme, alter ego du racisme incorporé sous le paravent de la religiosité. Par sa formulation propagandiste et politicienne, le cheikh Rached Ghannouchi sape les fondations de la fraternisation.
Or, même au cœur du risque nucléaire et des guerres sanguinaires, aucune cogitation ne vaut une heure de peine sans projeter la fraternité à l’horizon de la pensée.
L’offensive déclenchée, aujourd’hui, en Tunisie, par l’entremise des écoles coraniques, déchire la société scindée en deux clans différenciés. L’objet des luttes perpétuelles gravite autour de « l’hégénomie culturelle », concept réfléchi par Antonio Gramsoi.
Occuper l’esprit des petits produit l’avenir du pays. Dès lors, pour les défenseurs de l’école coranique, sa fermeture satanique, au mépris des lois libérales, porte atteinte à la religion islamique.
Pour leurs adversaires, l’école dite coranique irrigue la terre où prospèrent les fleurs de la terreur.
Chacun des clans attribue tout le bien à lui-même et à l’autre, il colle tout le mal. De quoi dépendra l’issue du combat ? Par-delà ces deux représentations du bien et du mal, le rapport de force, et lui seul, décidera au stade final. Cette observation, liée au ton de l’analyse, ne convient ni aux démocrates ni aux théocrates. Les deux groupes à distance pensent l’emporter vu leur détention de la vérité.
Mais la recherche concrète n’est pas faite pour plaire à l’une ou l’autre tête.
Pour explorer ce continent où sévit la bataille rangée, l’investigation menée auprès d’informateurs pro-nahdhaouis dévoile à quel point chacun tient à son a priori, sans prêter l’oreille aux arguments de l’ennemi. Slah Mkadmi, tenancier d’une épicerie, soutient cet avis : « Les égarés fabriquent des mensonges pour fermer les écoles coraniques sans oser attaquer les mosquées. Ils ne peuvent rien contre Ennahdha. Même Bourguiba n’a rien pu faire contre nous ».
Pour Youssef Hsoumi, le buraliste, « les abus sexuels infligés aux enfants à l’école coranique de Regueb restent à vérifier. C’est un prétexte utilisé par les ennemis de la religion. Et même si cela est vrai, la pédophilie a toujours et partout existé. Rares sont les Tunisiens qui n’ont pas été sodomisés, au moins une fois, quand ils étaient enfants. Cela se passe à la campagne et à la ville, même dans les familles. Pourquoi ne ferment-ils pas les casernes et les internats ? Les incroyants sont dérangés par tous les lieux coraniques ».
Omar Zaghdoud, employé chez un marchand de fruits, appuie la thèse nahdhaouie : « La campagne médiatique orchestrée autour de l’école coranique provient de ceux qui en veulent à la religion. Pourquoi cachent-ils ce qui se passe près des plages à Gammarth, Sidi Bou Saïd, Hammam-Lif, Korbous ou ailleurs ? ».
Pour les théocrates, les prises de position et les arguments adoptés par les démocrates émargent au pavillon de la falsification. C’est pourquoi le rapport de forces outrepasse le contenu intrinsèque des propos vrais ou faux. Pour les scandalisés par les outrances divulguées à l’école de Regueb, une série de médiations unit l’enseignement takfiriste aux pratiques terroristes. Fervent randonneur et propriétaire d’une épicerie fine dénommée Bayt Mounitna, Mohamed Ali Landolsi, interviewé le 11 février, balaye, d’un revers de main, les dits nahdhaouis : « Ils veulent nier l’évidence des preuves. On devrait fermer les écoles coraniques, enseigner le coran, avec les autres matières, à l’école publique et supprimer le ministère des Affaires religieuses. Il ne sert à rien. La religion unit Dieu à la personne. Il n’y a pas d’intermédiaires. Que vient faire l’administration ? ».
Mais pourquoi les théocrates opposent-ils une sourde oreille aux scandalisés par l’affaire de Regueb ?
Dans son ouvrage intitulé « structure et fonction dans la société primitive », l’anthropologue Radcliffe-Brown répond à la question : « A toutes les époques, les hommes ont espéré qu’en se soumettant à des observances ou qu’en accomplissant scrupuleusement des actes religieux, ils obtiendraient un bienfait particulier : santé, longue vie, enfants pour assurer leur descendance, bien-être matériel, succès à la chasse, pluie, croissance des récoltes, multiplication du troupeau, victoire à la guerre, admission de leurs âmes, après la mort, au paradis ».
Al malou wal banoune. Outre les promesses paradisiaques, au ciel et sur terre, la croyance procure un sens à l’existence. La perdre gomme la raison d’être au monde, libère par là même, la peur panique et motive la propension à quitter le monde. Le candidat au suicide et le kamikaze ont à voir avec les ressorts de la mort. Une fois mobilisés par ces catégories de pensée, les théocrates voient rouge face à tout ce qui bouge et leur paraît menacer, de près ou de loin, la religiosité. A travers ce prisme déformant, ils perçoivent une homologie établie entre l’école coranique et le Coran. Dès lors, ils minorisent et même néantisent le viol pourtant attesté par les enquêteurs mandatés.
Au terme du regard sélectif et de l’amalgame, l’éducation à teneur djihadiste, arrange les dérangés par les acquis modernistes. Voilà pourquoi fermer deux ou quinze d’entre elles élude le problème posé par toutes les écoles coraniques. L’ambiguïté colportée par le texte constitutionnel a partie liée avec les deux éducations parallèles. Raison du marasme politico-économique, ce mélange des genres éducatifs soulève l’interrogation pointée vers le prochain combat électif où vont grimper, sur le ring, bourguibistes et ghannoucho-salafistes. Ce clivage principal surplombe l’outrancière démultiplication des prétentions narcissiques et destine à la poubelle de l’histoire, le pot pourri des mini partis. L’expression libérée par l’insurrection donnée à voir pour une révolution autorise aussi, les écoles coraniques à occuper les pores de la fausse république, téléguidée par le mouvement de la tendance islamique. Le maquillage nahdhaoui, consenti pour légaliser le parti, ne trompe que les bienheureux simples d’esprit.

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