La production sociale du geste létal

En Tunisie, quelle relation unit l’auto-immolation du kamikaze djihadiste et le suicide banal, entendu au sens durkheimien, plus général ? Tous deux adviennent à l’interface d’univers sociaux antagoniques et fourvoyés sur le même bateau où Bourguiba rame vers l’avant quand Ghannouchi tire vers l’arrière.
L’ancien et le nouveau campent le décor de la mort.
De ce conflit collectif, provient l’acte suicidaire.
Interviewée le 5 février, Nadra Mchirgui, employée chez Fathi Hached, le marchand de fruits, répond à cette question :
« Pourquoi et comment as-tu voulu te suicider ? »
« J’ai 23 ans sans avoir connu aucune relation avec les hommes. Cela ne m’arrivera que lors du mariage. Je suis contre les rapports haram. Un jeune homme, poli et sérieux, m’a aimée. Moi aussi. Il m’a demandée à mes parents, mais ils ont refusé parce qu’il est de condition modeste (ma fi halouch). Juste après ce refus, un autre de la famille, a voulu m’épouser. Il gagne bien sa vie et il a une maison. Mes parents et lui ont fixé la date du mariage. Il a offert un bracelet, une bague et d’autres cadeaux. Il a tout préparé, la salle, les gateaux et tout le reste. Une semaine avant le mariage, il m’ordonne de porter le khimar, de ne plus avoir de portable, de quitter mon emploi et de ne plus sortir de la maison. Il m’apportera tout le nécessaire. J’ai dit non. Il insiste, me suit et me surveille. Je l’ai détesté. Je lui ai dit que je ne l’aimais pas. Il est allé voir mes parents. Mon père est venu à mon travail. Il crie, frappe et me fait un scandale devant tout le monde. Ma mère a pris mon parti et lui a dit pourquoi tu veux la forcer à épouser quelqu’un qu’elle n’aime pas. Il a répondu, toi, femme, tais-toi. Il m’a ordonné de ne plus retourner au travail. J’y suis allée. Ma sœur m’appelle. Mon père, fou de rage, vient pour me battre et me ramener à la maison. J’ai acheté, de la mort-aux-rats, pour 2 dinars 800, avec une bouteille d’eau, et j’ai tout avalé. J’ai eu des brûlures au ventre, le vertige, puis j’ai perdu connaissance. Ma patronne a forcé la porte des toilettes et a demandé la protection civile. A l’hôpital, on m’a soignée mais je vais recommencer ».
Installée avec nous dans l’arrière-boutique, Hayet, l’épouse du marchand, nous écoute. Nadra ajoute à mon intention : « Moi, je ne veux plus vivre, mais je veux que vous indiquiez mon nom et tous les détails comme je vous les ai dits. Moi, c’est fini, mais cela peut servir aux autres ». Deux jours plus tard, je rapporte ces propos à Assia Touaïti qui venait de soutenir son master avec pour thème le débat engagé entre théocrates et démocrates, lors de la Troïka au pouvoir. Le contenu et la rigueur de l’œuvre, éminemment sociologique, dépassent le niveau exigé par les masters. Perspicace, elle me dit : « Ce qui a poussé au suicide vient du conflit que j’ai tenté d’étudier. Obliger une femme à quitter son emploi pour demeurer à la maison oppose les progressistes aux salafistes ». Ce master a été soutenu à la Faculté de Droit et des Sciences politiques, mais son aspect outrepasse les cloisons disciplinaires, de sorte que le professeur Ahmed Khouaja, directeur du Département de sociologie à la Faculté du 9 Avril, a fait part de son acceptation de diriger la thèse d’Assia Touaïti dont j’ai suivi l’itinéraire de recherche.
L’injonction paradoxale affrontée par Nadra jusqu’au suicide cligne vers une problématique sociologique. Georges Gurvitch, devenu titulaire de la chaire de sociologie à la Sorbonne, après sa brouille avec Lénine, classe l’opposition postulée entre l’individu et la société parmi « les faux problèmes de la sociologie ». Ainsi, le conflit n’oppose guère Nadra à la société où elle vit, il oppose Nadra à elle-même. A 23 ans et un emploi, elle peut rompre les amarres avec un père et un prétendant salafistes.
Mais une fois intériorisée la sacro-sainte règle de l’obéissance aux parents, elle consent à larguer l’être aimé. En outre, l’idée même de porter plainte contre le père n’effleure jamais sa pensée.
Pourtant, le Droit lui aurait donné raison. Au fond d’elle-même, écartelée entre la tradition et la modernité, elle essaye d’échapper au dilemme des signaux contradictoires par le suicide au look d’échappatoire. Hayet me dit : « J’ai voulu avertir une organisation opposée à la violence faite aux femmes, mais comment intervenir entre un père et sa fille ?»
De même, le jeune employé chez le buraliste Youssef Hsoumi, campé à 15 mètres du marchand de fruits, me dit : « Son père a raison de la corriger, elle lui doit obéissance. Le coran le prescrit ».
Un monde sépare les codifications juridiques à l’aspect novateur et les pratiques léguées par l’ancienne société. Entre l’ancien et le nouveau, le suicide répond à l’appel du vide. La transition, bloquée à mi-chemin, piège l’individu enclin au départ salvateur de l’insoutenable chemin.
Au même instant, Nadra essaye de rejoindre le statut de personne autonome et demeure capturée par l’indistinction de l’individuel et du groupal. La notion de personne, production historique, apparaît au moment où le communautaire évacue l’espace occupé par le sociétaire. Catégorie de l’esprit, la notion de personne semble, aujourd’hui, naturelle et aller de soi, mais elle relève du culturel. Un long processus commence avec la destructuration des formes coutumières d’organisation et tend vers l’émergence de ce que nous appelons, maintenant, la personne. Au temps du Bey, il n’y avait que des sujets. Au terme de l’ample transformation, une marge de manœuvre permet à l’agent social d’établir une distance entre lui-même et sa dissolution dans le dédale groupal. Le drame de Nadra survient là où le nouveau tarde à congédier l’ancien.
De là naît l’ambiguïté. L’obéissance à soi peine à conquérir l’espace accaparé par le père totalitaire. Le traditionalisme continue à chatouiller les dessous du modernisme. Il en résulte un retard culturel et celui-ci favorise le vote pour l’islamisme.
L’argent exogène et endogène ajoute son grain de sel à ce carrousel. Alia Rihani me dit : « J’habite à Hay Ettadhamen depuis que je suis née. Lors de l’Aïd, les gens d’Ennahdha donnent un mouton aux familles pauvres. Ils encouragent à voter pour eux ».

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