De la schizophrénie de notre politique économique !

La schizophrénie est probablement l’un des maux les plus répandus dans nos sociétés, du fait de cette pression importante de la vie quotidienne et l’accélération du rythme de vie avec le développement des nouvelles technologies, ce qui a imprégné à nos vies un rythme et une cadence que nous avons les plus grandes difficultés à suivre. Ces inquiétudes devant un monde en mouvement sont à l’origine de grands troubles psychologiques et de situations d’abattement, de chagrin et de mélancolie qui peuvent conduire jusqu’à la schizophrénie. Les experts soulignent que l’une des manifestations de ces troubles est l’absence de cohérence dans l’attitude et les comportements des individus et dans l’analyse des situations concrètes.
C’est à ce trouble que nous fait penser l’analyse des politiques économiques et des choix publics dans notre pays avec l’absence de cohérence, voire la contradiction entre les logiques économiques des différents instruments des politiques économiques en vigueur depuis quelques mois. Certes, cette incohérence entre les principales composantes de la politique économique n’est pas nouvelle, mais elle s’est renforcée au cours des derniers mois entre une politique budgétaire expansionniste et une sortie rapide et des politiques monétaires non conventionnelles vers des choix beaucoup plus restrictifs. Ces choix constituent la plus importante caractéristique des politiques économiques de nos jours et pèsent de notre point de vue sur la croissance et la transition économique.
Cette tendance et cette incohérence des choix de politique économique ont été renforcées par la dernière décision de la Banque centrale lors de son Conseil d’administration du 19 février 2019 de relever son taux directeur de 100 points de base pour passer ainsi de 6,75 à 7,75%. Cette décision consacre également la sortie de la Banque centrale des politiques non conventionnelles et expansionnistes mises en place depuis 2011. La Banque centrale a justifié ce changement de cap par la nécessité de lutter contre l’inflation et la réduction contre le creusement sans fin du déficit commercial.
Cette décision a soulevé de grandes controverses et critiques. Ainsi, la Centrale syndicale, l’UGTT, a souligné dans une déclaration officielle la gravité de cette décision et ses conséquences négatives sur le pouvoir d’achat des classes moyennes. Elle a également indiqué que cette décision ne favorisera pas une sortie de la crise économique et qu’elle absorbera les effets de la hausse récente des salaires obtenue après de grandes mobilisations. De son côté, l’UTICA, la Centrale patronale, a souligné que cette hausse des taux directeurs aura des effets négatifs sur les investissements. Cette controverse ne s’est pas limitée aux centrales syndicales mais a touché également la scène politique et plusieurs partis politiques ont dénoncé cette décision et souligné qu’elle faisait suite aux pressions des institutions internationales et plus particulièrement les injonctions du FMI.
Dans cette contribution, nous allons examiner cette décision et l’analyser de trois angles différents : sa capacité à faire face aux tensions inflationnistes, son rapport avec les autres composantes de la politique économique, ainsi que notre rapport avec l’évolution de la pensée économique au cours des dernières années.
Pour ce qui est des effets de cette rupture de la politique monétaire sur l’inflation et la capacité des hausses successives des taux directeurs de la Banque centrale à annihiler la hausse des prix, les analyses et les lectures sont différentes et parfois même contradictoires. L’analyse de la Banque centrale a soulevé plusieurs critiques et beaucoup d’experts ont souligné depuis quelques années leurs doutes sur les origines monétaires de l’inflation et par conséquent, la capacité des changements de la politique monétaire à y mettre fin. A ce niveau, il est nécessaire de faire deux études importantes pour désamorcer ces controverses : la première est relative aux origines de l’inflation et la seconde concerne l’impact de ces hausses successives des taux d’intérêt sur l’inflation. En l’absence de ces études, le discours sur les rapports entre l’inflation et la politique monétaire restera de notre point de vue théorique et sans aucun apport au débat public.
Mais ce qui est sûr, ce sont les effets de ces hausses sur trois acteurs économiques d’importance. Le premier concerne les ménages sur les pouvoirs d’achat desquels ces hausses successives auront des effets négatifs. Le second acteur, ce sont les entreprises dont les hausses vont avoir des effets sur leurs coûts de production, finiront par être répercutées sur leurs prix et alimenter de nouveau l’inflation. Le troisième acteur est l’Etat dont les dernières décisions auront un double effet : la hausse des dépenses liées au remboursement de la dette et la baisse des recettes du fait du risque des effets récessifs de ce changement de cap de la politique monétaire.

Nous ne voulons pas dans cette chronique minimiser les effets des politiques monétaires expansionnistes sur l’inflation. Mais, nous pensons que les recettes des politiques traditionnelles d’un monétarisme anachronique ne seront pas en mesure de mettre fin au spectre inflationniste. La littérature économique et les expériences historiques ont mis l’accent sur la nécessité de sortir des politiques orthodoxes et de développer des réponses non conventionnelles dans la lutte contre la stagflation. Notre Banque centrale a démontré au cours des derniers mois sa capacité à faire preuve d’imagination et d’innovation dans la quête de réponses non conventionnelles, notamment en matière de liquidité bancaire. Il est étonnant que dans le traitement de cette question, nous soyons revenus aux recettes les plus conventionnelles et anachroniques. Ce que nous souhaiterions, c’est que la Banque centrale ainsi que les experts financiers qui ne manquent pas dans notre pays, investissent ce champ de réflexion et s’éloignent des solutions faciles et du dogmatisme des courants dominants que certaines institutions internationales cherchent à nous imposer. J’ai pu évoquer quelques pistes de réflexion dont un plus grand usage des taux fixes de manière à ce que les banques assument un peu plus le risque des taux ainsi que des formes de quantitative easing destinées à l’investissement. Mais, d’autres formes d’appui à l’économie sont possibles et pour cela, nous devrions sortir des sentiers battus et faire preuve d’une plus grande créativité et inventivité.
La seconde question qui m’a amené à évoquer la schizophrénie de nos politiques économiques concerne ce décalage de plus en plus important entre leurs différentes composantes, particulièrement les politiques monétaires de plus en restrictives et les politiques budgétaires expansionnistes. Cette incohérence grandissante pose un important problème institutionnel relatif à l’absence d’un cadre capable de définir la cohérence de la politique économique et d’une conduite coordonnée de ses différents instruments par les différentes instances, notamment la Banque centrale et le gouvernement.
La troisième question que nous souhaitons soulever concerne la pensée économique et cette domination dans notre pays d’une pensée unique devenue anachronique depuis la grande crise des années 2008-09. En dépit du retrait des politiques conventionnelles à travers le monde, ces politiques conventionnelles et orthodoxes continuent à dominer le champ économique sous nos cieux, ce qui explique, comme je l’avais souligné, la misère de la pensée et de l’action économique post-révolution.
Nous vivons depuis quelques années au rythme de la crise économique la plus aiguë de notre histoire. La schizophrénie de nos choix de politique économique, leur incohérence, leur manque de clarté et leurs hésitations ont contribué à l’approfondissement de cette crise. Nous avons besoin de courage et de détermination pour sortir de cette crise et pour définir les politiques économiques novatrices capables d’assurer un retour à la croissance et d’accélérer notre transition économique.

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