Question soulevée par l’opération de Jelma

Avant le 3 janvier 2019, Ezzeddine Aloui et Ghali Sghaïer, « les deux terroristes kamikazes, se sont promenés, ces derniers jours, dans les rues de la ville ». « plusieurs citoyens les ont aperçus et reconnus ». « Ils projetaient de contrôler Sidi Bouzid et d’y instaurer un émirat islamique ». « Plusieurs habitants de Jelma ont aperçu les deux kamikazes circuler dans la ville munis de leurs ceintures explosives ». Bizarre ! Bizarre !
Pour ainsi déambuler à Jelma, comme vous et moi sur l’avenue Bourguiba, il faut être ou bien fou  à lier, ou alors très sûr de soi.
Dans ce deuxième cas de figure, sur quelle connivence fonder pareille assurance ? Une ultime information, elle aussi militaro-policière, aide à penser l’hypothèse à tester : « A Sidi Bouzid, Ezzeddine Aloui est parvenu à recruter plusieurs terroristes ».
Alors commence à frétiller la grisaille déployée sur la complexité. Car, une telle assurance cligne vers une disposition subjective mise en confiance par un champ d’action nimbé d’ambiguïté où ne règne guère, pour les deux compères, que l’hostilité quand bien même ils finiraient par être dénoncés. Nous serions tous opposés au système théocratique mais ce « nous », vite énoncé, ne paraît guère en mesure de résister à son décryptage contrôlé. Ainsi, resurgirait l’interrogation mille et une fois posée : à travers les franges élargies de la population, où commence la sympathie ressentie pour la doxa dite charaïque et où elle finit ? « Min ayna tabtadi wa ila ayna tantahi », écrivait Ibn Rushd au Livre Tafsir ma baâd attabi3a. La cogitation islamiste part des écoles coraniques, transite par les mosquées soi-disant contrôlées, puis escalade les sommets où les combattants, traqués, tâchent de perdurer contre vents et marées. La notion d’hégémonie culturelle, chère à Gramsci, contribue à conceptualiser pareille continuité. La radiation de l’éclairage apporté par ce genre de théorisation contient l’échec de l’explication. « Quand dire, c’est faire » titrait J. Austin, son ouvrage à teneur extraordinaire.
Des siècles avant lui, Dieu, bien sûr, le savait : Ya9oulou lichayi kan fayakoun. Face à l’évidence de l’incidence œcuménique, les uns, tels maints réactionnaires d’Outre-mer, incriminent les versets coraniques et d’autres, semblables à Youssef Seddik, remettent en question le mésusage de la croyance islamique.
Hichem Jaïet, le plus éminent, et Talbi appartiennent à ce clan épistémologique. A ce titre, ils donnent à voir d’excellents islamologues, mais imaginer la société telle qu’elle devrait-être au lieu d’observer comment elle est, fait de ces grands savants de piètres anthropologues.
L’efficacité symbolique de la croyance n’a rien à voir avec le contenu de cette croyance et nul ne le démontre mieux qu’Evans Pritchard ou Radcliffe-Brown avant Lévi-Strauss. Où le terrorisme commence et où il finit ? Mon épicier quotidien et coutumier voit passer l’homme qui passe et dit, la mine aigrie : « molhid », anathème chargé de menaces extrêmes. Voilà où cela commence et chacun sait où cela finit. Tirer un trait ou flanquer une croix sur la religiosité, par conviction ou par peur des rétorsions, engage le jeu sur un terrain tout entier hors-jeu.
Bochra le disait avec audace et lucidité. Pour cette raison elle est menacée. « Que Dieu te protège des cerbères, mon amie très chère ». Mais revenons à la question demeurée inabordée : parmi ceux qui les ont « reconnus » combien ne les ont pas dénoncés ?
Une fois la réponse connue, comment l’anticipation sécuritaire serait-elle possible sans repérage de l’océan idéologique d’où surgit l’acte fatidique ? A l’heure où une opération réussit, combien d’autres murissent dans l’esprit ? De longs séjours discrets pourraient contribuer à éclairer le problème posé. Ainsi procédait l’Angleterre, avec ses brillants anthropologues-espions, pour investir l’immense espace devenu l’Empire britannique avant que l’Amérique ne supplante la primauté de sa Majesté. Hélas, aujourd’hui, en Tunisie, les enquêtes vitales, discrètes et cruciales ne sont pas faites. Les bataillons intéressés à réislamiser le pays aimeraient bien évacuer les partisans du combat mené contre l’inquisition. De là provient l’attente à l’orée des prochaines élections. Qui sera majoritaire et qui sera minoritaire ? That is the question ? Nous pensons venir à bout d’eux et ne voilà-t-il pas qu’ils semblent venir à bout de nous disait, ou ne disait, le président élu au suffrage universel.
Sont-ils parmi nous, ou bien serions-nous parmi eux ? Qui est l’étranger à ce pays bipolarisé ? Et à quoi sert de gribouiller du papier sans outrepasser l’indispensable apport policier ? Ah comme j’aimerais séjourner à Jelma durant un mois entier ! Cela était banalisé au temps où le CERES, le vrai, sévissait en tant que fier et indépendant « nœud de vipères », disaient les élus à l’Assemblée populaire. Depuis la Révolution, l’ainsi nommé CERES pullule de nahdhaouis payés pour n’y mettre jamais les pieds. Le surbooking de fonctionnaires n’est plus un mystère, tout comme si les islamistes avaient lutté, non par conviction, mais pour être indemnisés par l’instance chargée de je ne sais quelle vérité. Les raisons de la crise ne sont plus à rechercher.

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