Grèves sans trêve

Deux signaux contradictoires perpétuent le cauchemar. D’une part, l’érosion du pouvoir d’achat, la dépréciation monétaire et l’envol des prix justifient l’augmentation salariale, d’autre part, le majoration des salaires sans contrepartie productive induit l’inflation progressive et engage l’esquif macroéconomique sur la houle de la dérive. L’UGTT incrimine le FMI, cet « au-delà des mers » soumis aux Etats-Unis, depuis la Grande Guerre, et pour le gouvernement, mieux vaut les prêts au plus bas taux d’intérêt, soit 2%. Sourds à ce dialogue de sourds, une belle juriste et un quarteron d’économistes à la mine souvent triste, pensent échapper à l’antinomie et trouver le salut des âmes dans la panacée publique d’un « nouveau modèle économique ». Celui-ci aurait à intégrer les marginalisés.
Pour l’instant, ce miracle annoncé avance masqué sur le papier. Le contre-modèle fut illustré à satiété.
Ainsi, lors de sa conception et de son exécution, le plus gros barrage du pays, celui de Sidi Salem, aurait pu éviter le rejet des paysans déracinés si le « projet de rattrapage », mis au point par l’ingénieur agronome, n’avait été balayé d’un revers de la main par le ministre de l’Agriculture.
Les détails de ce mécanisme centrifuge figurent dans mon étude parue au CERES et titrée « Sociologie d’un barrage ». Il est donc requis de songer, dorénavant, à un processus plutôt centripète, autrement dit intégrateur. Mais, de nos jours, pourquoi l’exhibition verbale de ce « nouveau modèle économique » aurait-elle partie liée avec l’utopie de la baguette magique ? La réponse cligne vers l’évidence. Car, l’accumulation historique de pratiques homologues à la mise en œuvre du barrage par éjection brutale d’agents sociaux aboutit aujourd’hui, à la mise en présence d’une minorité à capacités sonnantes et trébuchantes, séparée d’une majorité laissée pour compte.
Ce clivage sauvage est au principe des protestations à répétition. Sans programmation déployée à court, moyen et long termes, aucun moyen d’action ne parviendrait à résorber les problèmes accumulés depuis la colonisation. La manière intégrative et solidaire de faire, même inaugurée maintenant, exigerait une longue durée pour approcher des résultats escomptés. Un temps sépare l’investir du produire. La marche de la société vers elle-même, telle qu’elle devrait être ne saurait prendre le temps suffisant au geste accompli pour vite retourner sa veste.
Or, la plupart des recettes censées venir à bout du traquenard traitent le drame, infâme, sans définir le programme. Revendiquer, revendiquer ! Tel est le fruit de la démocratie.
Hélas, « la critique est aisée mais l’art est difficile ».
Dans ce même état d’esprit, Marx vitupérait « la critique des souris ».
Les grèves sans répit ni trêve, gravitent autour d’un rêve. De larges franges de la population revendiquent, sur le champ, ce que les autorités proclament ne pouvoir atteindre maintenant. Taboubi surnage sur la vague à la manière dont Ghannouchi surfe sur un islam qui, selon Youssef Seddik, divague. Voilà pourquoi ces deux larrons obtiennent, sans peine, la mobilisation.
L’un compte sur le sacré, l’autre parie sur l’économie. Sans revenu assuré, « l’individu nu » disait Marx, est libre de s’immoler, de se noyer ou d’aller faire du sport sur la montagne boisée à l’heure où Brahmi et Belaïd sont canardés. Au temps où Platon, le disciple de Socrate, fondait l’académie de philosophie, la Grèce des années 370 avant J.C., devait sa renommée féérique à l’ethos démocratique et au sport symbolisé par les célèbres jeux olympiques.
L’activité sportive ajoute un mélange de loisirs, de force tranquille et de santé à l’art du bien vivre ensemble dans la Cité. Aujourd’hui, en dépit de ses moyens limités, la Tunisie édifie un ample et nouveau complexe récréatif, éducatif  et sportif aux abords des Berges du Lac.
Certes, il faut bien consommer pour vivre au présent, mais investir c’est conquérir l’avenir, quand bien même « à long terme nous serons tous morts », disait Keynes. Dans ces conditions, notamment celle du regard braqué vers le futur, sans négliger l’actualité, instituer le jumelage de la jeunesse et du sport n’est pas qu’une métaphore.
Mais certains machins à l’esprit chagrin ouvrent un œil sur l’entropie de l’ancien et ferment l’autre afin d’occulter le nouveau.
Quelque part, une piscine municipale dégénère et du côté du Lac, il n’y a rien à regarder. L’ancien dépérit et à l’Ouest, rien de nouveau.
N’est-ce pas quelque peu retors et idiot ?
Le sport produit les femmes belles, minces, adorables et désirables. Quand j’étais au lycée Carnot, j’ai surpris le vénérable cheikh Enneifer, mon professeur qui, devant le « cercle des officiers », braquait de ses yeux intéressés, les belles jambes d’une jeune fille qui passait.
Sur le champ, j’en fus choqué de la part de l’homme qui m’enseignait la chasteté. Plus tard, j’ai révisé mon jugement hâtif et déplacé, car Baudelaire me disait : « Maudit soit à jamais le rêveur inutile / qui voulut, le premier, dans sa stupidité / S’éprenant d’un problème insoluble et stérile / Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté ». Avec ou sans Freud, les tenants du sens commun le savaient : « Tahtijbayeb fama lighraïeb ».
Baudelaire vivait au moment charnière où basculait le socle censé porter les canons de la beauté. De la femme corpulente, l’esthétique transite vers la fleur de la minceur. A l’orée de la noce, la djerbienne, gavée, devait, le plus possible, éviter le soleil pour préserver sa blancheur immaculée par-dessus les rondeurs valorisées. Maintenant, je soupçonne le cheikh Chédly Ennaïfer, au moment où il captait ces jambes effilées, de savourer ce regret : j’aurais tant souhaité que l’instant passé à t’épier ne finisse jamais.     

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