« Subutex » de Nasreddine Shili Un « film d’acteurs !»

Actuellement à l’affiche, « Subutex » ou «Tranche de vie» de Nasreddine Shili est un film documentaire porté par «les acteurs». En fait, ce sont eux qui nous plongent dans les bas-fonds de Tunis où ils vivent dans un vieux bain maure, délabré et abandonné du quartier de Bab Jedid. « Fanta » et « Rzouga », les deux «acteurs» principaux, sont épris l’un de l’autre, leur amour obsessionnel est aussi fort, rude et éprouvant que leur addiction à la drogue, en l’occurrence le subutex.

 « Fanta » et « Rzouga » ne sont ni des acteurs professionnels ni amateurs, ce sont deux êtres humains qui représentent une frange de la société tunisienne réprimée et ignorée. C’est dans ce sens que le film de Shili dérange, car il dévoile et filme une histoire qu’on pourrait comparer au symbole des «Trois singes de la sagesse» (ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire). On aimerait ainsi, ne pas voir tant de pauvreté, ne pas entendre ni dire que la Tunisie profonde est ainsi étouffée et rejetée.
La force de «Subutex » réside dans le fait que le réalisateur ne cherche pas à donner des solutions, ni à s’interroger sur l’origine du mal, cela n’est autre que la toile de fond du film, mais le plus important, c’est cette histoire d’amour. Filmer cette histoire de passion obsessionnelle entre deux êtres attachants : «Fanta » qui, petit de taille, l’aspect chétif et l’air efféminé, se fait injecter du Subutex dans le sang par son amant Rzouga, une brute aguerrie aux épreuves de la rue, à la silhouette plutôt élancée et bien charpentée.
Cette histoire de passion dévorante est le centre du film, son cœur battant, car ce sont ces deux amoureux qui portent le film et font que du premier au dernier plan, nous sommes plongés dans les moindres détails de la vie amoureuse de ces marginaux et dans leur intimité. On peut ainsi, s’interroger : A quel point le dispositif filmique peut-il devenir transparent aux yeux des personnages filmés ? C’est ainsi que la frontière entre le documentaire et la fiction se révèle ténue et délicate. Cet amour entre «Fanta» et «Rzouga» nous rappelle, par certains aspects, le film de fiction «Happy Together» du cinéaste hongkongais, Wong Kar-Wai, où deux hommes s’aiment, se disputent, se quittent, puis se retrouvent…
Le spectateur s’attache, ainsi, aux «personnages», à leur relation et à leurs conflits incessants.  «Rzouga» et «Fanta» étant tout le temps en conflit, à l’instar de Ho Po- wing (Leslie Cheung) et Lai Yiu-fai (Le grand acteur charismatique Tony Leung), mais si les deux personnages de «Happy Together» sont en errance, très loin de leur pays, en Amérique du Sud, comme dans un road-movie et qu’un troisième personnage Chang (Chang Chen) apparaît dans le film, « Fanta » et « Rzouga», eux, se trouvent à Tunis, errant dans ses rues et ses bas-fonds et voilà qu’un troisième homme, Nega, surgit.
Survient, alors, un moment de respiration quand, pendant l’été, les trois hommes s’installent dans une maison à Korbous, pour une cure de désintoxication. «Rzouga» les aide afin qu’ils décrochent de la drogue et c’est dans cette partie du film que «Fanta» rêve éveillé, face caméra, en imaginant le jour de son mariage avec «Rzouga» et leur nuit de noces,  cela au même moment où l’on entend les sons d’une fête de mariage émaner, comme par enchantement du voisinage, pour mieux souligner et sublimer le hasard de l’instant filmé. On voit, également, les deux amants profiter du soleil et se baigner dans une mer calme et belle, le temps d’un instant de plénitude, mais le drame plane et menace. «Fanta» dévoré par la passion et dépendant de «Rzouga» échauffe son amant et les disputes se déclenchent, à nouveau, provoquant des scènes de violence suscitant chez les spectateurs, un sentiment d’asphyxie.

Le propos prend le dessus sur la forme
Dans «Subutex», la caméra filme et suit les «sujets» pour en dégager du sens, sans recours à une esthétique propre, ce qui manque au film, car même s’il s’agit d’un documentaire, le filmage reste sans recherche sur le plan du langage cinématographique. Mais on comprend, rapidement, le parti pris du réalisateur, car devant un thème si brûlant et si intense et vu les conditions dans lesquelles vivent «Fanta» et «Rzouga», le propos l’emporte et prend le dessus sur la forme. Les fragments de vie sont saisis sur le vif et captés dans leur brutalité, ils témoignent de la rudesse d’une expérience de vie. Citons, cependant, en guise de contre-exemple, un documentaire américain qui montre qu’on peut véhiculer une vision au niveau du filmage, tout en traitant d’un sujet choc. Il s’agit de «Titicut Follies» premier film du documentariste Frederick Wiseman qui traite d’un sujet grave en montrant «le quotidien de patients détenus dans l›unité carcérale psychiatrique de l’hôpital de Bridgewater (Massasuchetts) et atteste de la façon dont les détenus sont traités par les gardiens, les assistants sociaux et les médecins dans les années soixante».
Ajoutons, cependant, que la force de «Subutex» réside dans le fait que le réalisateur a su éviter le procédé des questions /réponses et, par conséquent, la forme du reportage, si l’on excepte la scène où le médecin répond aux questions du réalisateur sur les dangers du Subutex. Ce qui a ralenti la succession des séquences qui, dans l’ensemble, coulent de source, grâce à un montage fluide, (Anas Saâdi) mais fort heureusement, la scène avec le médecin a été «sauvée» par l’émouvant moment de vérité quand «Fanta» apprend qu’il est atteint de l’hépatite C.

Y a-t-il une issue ?
«Subutex» fait partie des documentaires tunisiens du genre underground,  très marquants à l’instar d’«El Gort» réalisé par Hamza Ouni. Ces films arpentent les méandres de la société tunisienne, sans jugement, ni clichés, contrairement aux documentaires conventionnels et classiques dans la forme et le propos, façon contes de fées où l’on recourt à la technique facile de l’interview comme dans un reportage. Or, dans « Subutex », il ne s’agit pas d’un conte de fées, mais de faits réels, cruels et douloureux. Ici, le cru, le direct et le tragique sont mis en relief, ici l’amour obsessionnel touche à la folie.
La fin du film est déchirante, où, dans un long plan-séquence on voit «Fanta», ayant rechuté dans la consommation de la drogue, supplier «Rzouga» de lui injecter une petite dose de subutex … Finalement, «Fanta» s’en va, sous un ciel entre crépuscule et aube.  En fait, on ne sait pas exactement quel temps il fait, comme on ne sait pas quel sera l’avenir de «Fanta», ivre d’amour et de dépendance.  Une ombre de pessimisme plane sur la scène finale où, malgré la longue route ouverte devant lui, «Fanta», filmé de dos, un sac rempli de bouteilles en plastique sur l’épaule, marche vers un futur incertain, où la vie est fragile et le bout de la route lointain.

Rim Nakhli

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