Réglementation : Plus de contrôle encourage l’informalité

 Contrairement aux idées reçues, le secteur informel ou encore l’économie informelle ne sont pas une fatalité, ils sont une résultante du système réglementaire en place. Les acteurs économiques sont rationnels et font leur propre calcul par rapport au risque encouru. Ils essayent souvent de détourner une réglementation trop contraignante par un moyen ou un autre pour faire fructifier leurs affaires. Malheureusement, au lieu de chercher à simplifier les procédures et la réglementation, les responsables tentent, à chaque fois, de renforcer les procédures de contrôle qui produiront in fine l’opposé des résultats attendus. D’où le cercle vicieux et dangereux : plus de contrôle donnerait plus d’informalité.
Les devises étrangères détenues par les résidents suffisent largement à équilibrer la balance des paiements et freiner la dépréciation du dinar. La règlementation tunisienne interdit à chaque Tunisien résident d’avoir un compte en devises dans son pays. Un non-sens économique, car priver les gens de cette possibilité, c’est tout simplement les pousser à les détenir chez eux sous forme liquide (forme d’informalité). Partant, chaque Tunisien va chercher, dès que l’occasion se présente, à détenir des devises étrangères. Les commerçants dans le secteur de l’artisanat acceptent les devises dans le commerce, mais préfèrent les garder chez eux ou les échanger sur le marché parallèle pour éviter les tracasseries administratives. Ainsi, nous avons la réponse à la fameuse question de l’ex-gouverneur « où sont les recettes du tourisme ? ». Partant de l’hypothèse que chaque Tunisien détient en moyenne 100 euros chez lui, le montant global serait de 1,1 milliard d’euros, ceci sans compter les devises détenues en dehors du pays dont le montant peut-être beaucoup plus important.
L’autre stupidité est d’interdire aux Tunisiens à l’étranger l’importation de devises au-delà d’un certain montant, alors que le bon sens serait de faciliter et d’encourager l’entrée des devises détenues par les Tunisiens à l’étranger. Malheureusement, la réglementation fixe un montant à ne pas dépasser et ceux qui tentent de dépasser ce seuil sont verbalisés et risquent de le payer cher. Au final, c’est une réglementation qui fait fuir les capitaux.
Contrairement au processus du « decashing » que le gouvernement souhaite mettre en place, la réglementation en place encourage l’utilisation de l’argent liquide. En effet, le paradoxe est que l’Administration tunisienne, notamment les recettes des finances, n’accepte que l’argent liquide. De plus, le renforcement des procédures de contrôle des comptes bancaires ouverts ne font que fuir les gens et donc aussi l’argent du circuit bancaire. Sachant que 50% des Tunisiens n’ont pas de compte en banque, ajouter une dose de contrôle ne fera qu’augmenter ce ratio et encourager encore une fois l’informalité. Aujourd’hui, l’argent liquide hors circuit bancaire a atteint des niveaux historiques et renforcer les contrôles ne fera qu’accélérer la crise de liquidité dont les prémices sont déjà présentes et les conséquences en seront très douloureuses.
Partant du principe que l’économie est toujours en avance par rapport à la législation et la réglementation, il va falloir agir vite, car si la réglementation en vigueur était valable dans les années 60 et 70, elle est non seulement dépassée aujourd’hui, mais s’impose comme une contrainte majeure face à l’évolution de l’économie. Il est temps de réviser et simplifier toutes les procédures. Il faut se poser la question de savoir pourquoi un jeune Tunisien a toutes les chances de réussir ailleurs, alors qu’il n’a aucune chance de réussir dans son pays.
Au final, il faut admettre qu’un degré supérieur de régulation n’aboutit pas nécessairement à une prestation de meilleure qualité.Il nous faut une loi de liberté économique. Il s’agit là de notre survie et de notre avenir. Les responsables oublient souvent que le PIB tunisien, c’est le quart de la capitalisation de Total, c’est aussi la moitié du chiffre d’affaires journalier de l’ensemble des entreprises américaines. Cumuler tant de freins, de règlementations et de procédures pour un PIB de 30 milliards d’euros relève du non-sens économique. Il est absurde de chercher à gagner en termes de compétitivité avec une armada de mesures contraignantes.
Lutter contre l’économie informelle, c’est d’abord faciliter la vie quotidienne des entreprises et des Tunisiens, bâtir une relation de confiance entre les différents acteurs et favoriser un gain collectif de temps et d’argent.

Mohamed Ben Naceur

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