Mini-foot sur la bonne route

Depuis la Révolution, une relation à double sens unit les difficultés politiques à la crise économique. Elle accentue les disparités productrices des revendications et des protestations généralisées à tous les secteurs d’activité.
Paysannes et paysans versent au dossier le tribut le plus élevé. Encore un pas, tributaire de l’organisation, et les gilets verts ouvriraient la marche vers la dictature du prolétariat. En France, le pouvoir politique vacille sous la pression de la puissance populaire. Il n’est pas question de contagion mais les mêmes causes peuvent, parfois, produire les mêmes effets. Ici, l’analyse de la structure urbaine repère la faille d’où fuse le ressentiment éprouvé contre la ségrégation. L’espace habité, appelé Grand Tunis, matérialise la projection sur le sol d’un système inégalitaire avec ses quartiers huppés campés aux abords des hays populaires au look agraire. Le 7 décembre aux aurores, je surprends une vieille dame agrippée aux ramaux d’un olivier. Ses branches, bourrées de fruits parvenus à maturité, enjambent la clôture du jardin attenant à l’avenue de l’Université. Venue de hay Ettahrir pour travailler à El Manar, Halima cueille les olives dont quelques-unes tombent à terre et je l’aide à les ramasser. Bien vite elle me dit : « Assez, assez, la maîtresse de la maison peut surgir et crier. Je lui ai, déjà, demandé la permission et elle m’a dit de m’en aller. Chaque année, ces olives pourrissent et ils ne les cueillent jamais. Les gens d’ici ne nous aiment pas. Ils nous méprisent, mais tous, riches et pauvres, nous finirons par dormir sous la terre ».
« Nous » désignent les marginalisés des hays périphérisés, « ils » indiquent les privilégiés des quartiers huppés.
Pour les damnés de la terre, les favorisés ne cessent de les stigmatiser. Des quartiers populaires  proviendraient les casseurs, les braqueurs, les voleurs, les violeurs, les harceleurs, les receleurs et les affiliés aux réseaux de la terreur. La périphérie hébergerait la population dangereuse pour la centralité. Mais avec ou sans les tourments de Macron échoue la solution par la police et les prisons. La revivification économique, ludique, sportive et culturelle de la ceinture péri-urbaine, seule, pourrait contribuer à limiter les effets dévastateurs de l’ample, abominable et insoutenable disparité. En ce domaine de l’insupportable inégalité, le souci d’équité aurait à surplomber la peur de la déferlante malaisée à contrôler. Le 6 décembre, la ministre de la Jeunesse et des sports, Madame Sonia Ben Cheikh, annonce : « L’année 2019 verra la réalisation dans le gouvernorat de la Manouba de cinq terrains de mini-foot à gazon artificiel similaires à ceux de Douar Hicher ».
Quand bien même la résolution de tous les problèmes, du jour au lendemain, n’appartiendrait qu’au miracle divin,  pareille initiative dirige l’investigation et l’action dans la bonne direction. Les gestes marqueurs de l’attention portée vers les franges défavorisées ont à voir avec l’aspiration à la reconnaissance et à la dignité.
Incitée à s’en aller, Hlima perçoit le mépris, ultime raison de la Révolution.
Avec ou sans le « chaos créateur » d’Hillary Clinton, avec ou sans la dynamique externe articulée sur la dynamique interne, la revendication du respect motive l’individu et la société, les deux faces d’une même réalité.
Aujourd’hui, les médias électroniques maximalisent la mise en présence de toutes les nations proches ou éloignées. Engagés entre la tradition et la modernité, entre l’inquisition et l’émancipation, les Tunisiens contemplent, d’une part, les gilets jaunes, et, de l’autre, les barbes grises de l’automne. A l’heure où les héritiers de Bourguiba participent à l’œuvre entreprise par les femmes et les hommes réunis, le cheikh d’Al Azhar, que Dieu lui pardonne, prône le divorce unilatéral par injonction verbale. A la croisée des chemins, les déshérités regardent les théocrates et les démocrates. Le groupe à distance apte à obtenir la confiance et à inculquer son hégémonie culturelle commence à produire aujourd’hui, ce que sera demain, la Tunisie.
Le combat engagé, maintenant, entre Hamma Hammami et Ghannouchi, entre le Front populaire et Ennahdha, exacerbe le conflit déployé à propos de Brahmi-Belaïd entre les deux volets de la Tunisie bipolarisée. Dans ces conditions, l’alliance, bien obligée avec les nahdhaouis, peut cligner vers la tactique politique, sans pour autant signifier l’accord idéologique sur l’objectif stratégique.
Mais à l’approche de l’ultime ligne droite, le plus fort tire à boulets rouges sur son faux frère.
Jadis, Khomeini combat le Chah d’Iran avec les partisans de Mossadak, et une fois obtenue la victoire, les islamistes sabrent les communistes. La course vers le triomphe révolutionnaire peut devenir commune à deux clans aux visions hétérogènes, mais le pouvoir, lui, ne se partage pas. Ainsi, la drôle de Troïka maquillait le règne d’Ennahdha.

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