« L’organisation parallèle » Secret de Polichinelle

Selon le président de la République, les indications révélées par le comité Brahmi-Belaïd seraient “sensées”. Or, elles attribuent les deux assassinats politiques à l’organisation secrète, bras d’Ennahdha. Le dossier confié à la justice associe, donc, l’action terroriste au parti de Ghannouchi. Aussitôt, celui-ci crie au délire et mine la piste orientée vers Montplaisir. Dans “Le Parisien”, il impute le “conservatisme” au peuple tunisien et proclame les nahdhaouis voués au progressisme. Replacé dans le contexte social global, ce texte convie à rechercher le profiteur des crimes takfiristes bien loin de “nous”, gens attachés à l’ainsi nommée “liberté”.
Nerf de la guerre, la propagande ajoute le brouillage au camouflage et cultive le mystère. Voici donc un Ghannouchi plus bourguibiste que Bourguiba. En veux-tu en voilà ! Pour l’instant, la botte secrète assénée au frériste par le bourguibiste favorise le second par un regain de popularité auparavant effritée. Après quatre ans de cohabitation, la rupture sans consentement mutuel choisit le moment de laisser Ghannouchi seul dans la gueule du loup dénommé Front populaire. Au mitan de la nuit, heure impolie, Ennahdha, prise de furie, réagit et menace le président quasi endormi auprès de sa chérie. Pourquoi minuit ? Il n’y a ni le feu partout, ni la guerre aux frontières. La vengeance était au principe de la goujaterie préméditée.
Mais vers quel avenir pourrait conduire la compétition exacerbée entre les deux campés sur les hauteurs de l’autorité ? A chaque moment du temps avéré, colloquent deux ou trois virtualités. Au cas où la justice irait à son terme et attribuerait la terreur aux frères, plus jamais rien ne sera comme avant, le temps où le bourguibiste convolait en justes noces avec le frériste auto-proclamé démocrate-musulman. Au cas où un bouc émissaire calmerait le front des luttes, reviendrait l’ère où le dualisme politique fut au principe de la crise économique.
Entre ces deux cas de figure peut aussi advenir la guerre civile brandie par les faucons de Ghannouchi. Que faire si les “protecteurs de la Révolution” déferlent et rééditent la réislamisation à coups de bâton ?
Selon BCE, l’armée secrète n’est plus un secret pour personne. Il reste à problématiser les raisons et les déraisons de la clandestinité. Avant l’indépendance, les maquisards de Lazhar Chraïti et les milices de Ameur Ben Aïcha, ou de Mhamed Ben Salah, opéraient dans la clandestinité, bien obligée, pour chasser le colonialisme français. Il ne vint à l’esprit d’aucun Tunisien de remettre en question le recours au secret. Depuis la Révolution, les meneurs engagés sur le champ politique ne disposent plus de milices clandestines et cette absence conforte la transition à l’Etat moderne, seul habilité à monopoliser l’usage de la force légitime, d’après Max Weber. La seule exception à cette loi demeure Ennahdha.
Celle-ci, incommodée par sa coexistence avec les partisans de l’Etat civil, prend ses dispositions pour imposer, par la force, le projet salafiste si jamais le droit n’y suffisait pas. Dans ces conditions, compter sur l’article premier de la Constitution troque les rapports de force contre le juridisme abstrait. Si Abou Iyadh parvenait à l’emporter, il commencerait par déchirer ce bout de papier. Car c’est l’homme qui fait la Constitution et non la Constitution qui fait l’homme.
Aujourd’hui, les ténors d’Ennahdha, ennemis jurés du régime démocratique et farouches partisans du système théocratique, osent menacer le président de la République. Selon eux, il aurait pris l’initiative d’une rencontre tenue avec le collectif de l’affaire Brahmi et Belaïd. Plus le spectre de l’accusation resserre l’étau sur de présumés commanditaires, plus ces derniers agitent le thème de la guerre. Loin d’être énoncées pour passer le temps, ces paroles renvoient l’écho de l’action. Quand les contrebandiers imposent leur volonté aux sécuritaires, la défaillance porte un coup fatidique à la prégnance étatique. Quand l’Etat est là, nul n’a le droit de recourir à la force hormis la Police et l’Armée. De nos jours, parmi les accusateurs d’Ennahdha, les maximalistes réclament sa dissolution et les minimalistes demandent l’expression d’un pardon. Mais une troisième dimension surplombe ces prises de position, l’attente focalisée, à juste titre, sur l’issue dernière de l’investigation judiciaire. Le phénomène de l’attente joue un rôle crucial dans la vie collective et personnelle. Les takfiristes attendent la neutralisation des modernistes et ceux-ci aimeraient bien ne plus trop attendre leur victoire aux prochaines élections législatives et présidentielle. Une série de postures sature le champ de l’attente.
Les spectateurs croisent les bras et attendent sans prendre la peine d’agir.
Bourrés d’illusions, les militants agissent et attendent le grand soir où plus rien ne restera plongé dans la chambre noire. Mais combien attendent le jour où ils pourront manger à leur faim.
Surpris par la drôle de célébrité, un président de municipalité attend les dons pour l’achat d’une voiture digne de sa fonction. Chacun attend, à sa façon, mais le temps de l’attente occupe l’essentiel du temps. Les commerçants, excédés, attendent la disparition du commerce parallèle, apprécié par la clientèle, et les fidèles aux deux militants assassinés attendent une plus sérieuse prise en charge de leur dossier. Youssef Hsoumi, l’un de mes informateurs épris de Ghannouchi me dit : « Brahmi et Belaïd sont partis depuis longtemps. Ils ne faisaient que parler. Ils ne représentaient aucun danger pour nous. Pourquoi les tuer ? Ceux qui utilisent leur mort sont ceux-là mêmes qui les ont tués. C’est une affaire entre eux. Maintenant, ils n’ont rien d’autre à dire et ils cherchent à détourner les gens des vrais problèmes. J’attends le succès d’Ennahdha aux élections pour que tous les corrompus soient mis en prison. C’est pour ça qu’ils ont peur d’Ennahdha ».    

Chacun des clans meuble son attente par ses choix et l’enjeu des luttes apparaît à travers le prisme des nouveaux tribalismes. Chacun se voudrait seul au monde.

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