Leçons coréennes

La visite officielle du Premier ministre sud-coréen Lee Nak-yeon en Tunisie, il y a quelques jours, a été l’occasion de déterrer les relations et la coopération entre la Corée du Sud et notre pays. Nous espérons que cette visite ne restera pas, comme beaucoup d’autres l’occasion de décliner des vœux pieux, mais qu’elle ouvrira une page réelle de coopération entre nos deux pays.
Cette visite est aussi l’occasion de revenir sur les trajectoires de développement de ces deux pays, proches à leurs débuts et qui se sont éloignés, faisant de la Corée une nouvelle puissance économique de la globalisation et de la Tunisie un pays embourbé dans une trappe interminable des pays intermédiaires et dans une transition bloquée. Les raisons de cette divergence et de ces trajectoires dissemblables ? Eh bien, le courage et l’audace dans les choix de politique économique d’un côté et l’immobilisme, le conservatisme et le manque d’imagination de l’autre, qui ont dominé sous nos cieux depuis des décennies.
Commençons cette chronique par une petite histoire que m’avait racontée Si Ahmed Ben Salah, que le Tout-Puissant lui donne la santé. Au début des années 1960, la Tunisie a cherché à rentrer dans les secteurs émergents de l’époque, notamment le secteur de l’électronique. Avec l’aide des Américains, la Tunisie allait se doter de la première usine d’électronique en Afrique et dans le monde arabe, la défunte Al-Athir qui se trouvait à l’entrée de Tunis. Les Américains avaient mis à notre disposition un ingénieur qui a aidé les techniciens tunisiens à mettre en place cette unité. Le même ingénieur avait aidé les Sud-Coréens au même moment à concevoir la même unité de production. Quelques décennies plus tard, la Corée du Sud est devenue l’une des grandes puissances industrielles mondiales dans les nouvelles technologies et la société Al-Athir est restée longtemps orpheline et a fini par mourir de sa belle mort.
La faute à qui ? A deux conceptions du développement et de changement social qui se sont éloignées au fil du temps et des années ! L’une la conçoit de manière dynamique, active et audacieuse et l’autre à travers une vision statique, craintive et pauvre en imagination.
Et, pourtant, les choses avaient commencé différemment. La Tunisie et la Corée du Sud, sans le crier sur tous les toits, étaient à l’origine d’une révolution dans la pensée et dans les stratégies de développement. Dès le milieu des années 1960, une révolution pragmatique, loin des rêves des grands soirs, va se mettre en place dans le domaine de la réflexion sur le développement. La Corée du Sud et la Tunisie, quelques années plus tard, vont entamer un changement sans précédent de paradigme et de priorité en matière de développement. Au moment où la réflexion sur le développement, y compris au sein des institutions de Bretton Woods, mettaient l’accent sur le développement du marché interne et les stratégies d’import-substitution, la Corée du Sud et la Tunisie vont construire une nouvelle dynamique, basée sur une plus grande ouverture sur les marchés internationaux et un nouvel équilibre entre le marché interne et la promotion des exportations. Aussi, au moment où les grandes théories du développement défendaient la nécessité de donner la priorité aux biens d’équipement et aux industries lourdes pour assurer une rupture totale et définitive avec la dépendance, comme ne cessaient de le répéter les théories radicales du développement, la Corée du Sud et la Tunisie ont mis l’accent sur les industries légères et ont fait du textile et d’autres industries mécaniques le fer de lance de leur développement industriel et de leur diversification économique. Quelques années plus tard et au moment où les pays qui couraient derrière les rêves d’autonomie étaient en pleine crise, la Corée du Sud et la Tunisie ont non seulement maîtrisé ces activités industrielles légères mais ont entamé des remontées de filières vers des segments plus nobles.
La rupture opérée par nos deux pays à la fin des années 1960 concernait également le rôle de l’Etat dans le développement économique. Et, au moment où les visions dominantes du développement préconisaient une hégémonie de l’Etat du fait du faible développement du secteur privé et pour certains analystes son caractère rentier, la Corée du Sud et la Tunisie ont cherché à sortir de ce consensus et ont ouvert la voie au plein épanouissement d’un secteur privé dynamique qui a eu une part importante dans les choix du développement.
Les débuts étaient proches et la Corée du Sud et la Tunisie ont mis en place les éléments d’une révolution silencieuse et pragmatique dans le domaine du développement. Cette révolution a eu des résultats importants et a permis à nos pays d’enclencher des dynamiques de croissance et de développement fortes pour faire de la Corée du Sud le dragon de l’Asie et de la Tunisie un exemple dans le monde arabe et en Afrique.
Mais les choses ont bien changé et les parcours se sont fortement écartés. Ainsi, la Corée du Sud a poursuivi son chemin en faisant des ingrédients du départ, à savoir l’imagination, l’audace et le courage, le fondement de sa route. Ainsi, la Corée a-t-elle attaqué de nouvelles activités industrielles, de nouveaux chantiers et de nouvelles visions de développement, toujours aussi risquées, mais déterminées et énergiques. Ces choix ont permis à la Corée du Sud de devenir la nouvelle économie émergente dans les années 1990 et de faire aujourd’hui partie des grandes puissances économiques mondiales.
La Tunisie après ses incursions sur les voies de l’hétérodoxie et de l’aventure économique, a préféré rebrousser chemin et revenir à des choix plus conservateurs et sans imagination. Et, les résultats ne se sont pas fait attendre ! Depuis plus de quatre décennies, nous nous efforçons de gérer un modèle de développement dont nous sommes tous persuadés du caractère désuet et totalement dépassé. Cette gestion résignée et sans âme est au cœur de nos crises économiques et sociales et de cette perte d’espérance qui a plongé notre pays dans le désarroi.
La visite du Premier ministre sud-coréen est l’évènement qui nous permettra de relancer la coopération entre nos deux pays. Pourvu qu’elle nous permette de renouer avec l’audace, l’imagination et le courage dans la formulation des choix de politique économique qui ont fait de la Corée, la grande puissance économique d’aujourd’hui et de la Tunisie le pays plongé dans l’une des plus grandes crises de notre histoire moderne. n

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