Egalité et justice sociale : Les nouvelles frontières de la globalisation

La France vit depuis plusieurs semaines au rythme de la nouvelle dynamique de lutte sociale enclenchée par les gilets jaunes. Un mouvement qui en a surpris plus d’un par son ampleur, sa durée et parfois par la part de violence et de la dissidence radicale qu’il a portée. Ce mouvement vient rompre un cycle post-politique que les démocraties occidentales avaient pensé avoir ouvert pour entrer dans une ère apaisée de démocratie rassurée et échappant aux antagonismes et aux promesses des grands soirs. Le mouvement des gilets jaunes vient de remettre à l’ordre du jour les luttes et le conflit social que l’on pensait définitivement déclassés et enterrés comme les héritages d’un monde révolu et enterré.
Le point de départ de ce mouvement est la nouvelle taxe appliquée par le gouvernement français sur les carburants pour financer la transition énergétique et qui s’est traduit par une augmentation des prix. Cette augmentation a été à l’origine de l’explosion de colère d’une large frange de citoyens qui a été à l’origine d’une mobilisation sans précédent et qui, en quelques semaines, est devenue un véritable danger pour le pouvoir politique en France.
Mais, ce mouvement ne s’arrête pas à cette nouvelle taxe. Au contraire il va évoquer des questions sociales plus importantes. Ainsi, une augmentation substantielle du SMIC va devenir une revendication essentielle du mouvement en dépit d’une promesse du gouvernement français de l’augmenter pour absorber l’inflation. L’autre de ce mouvement concerne la revalorisation des pensions de retraite. Il faut dire que pour faire des économies budgétaires, le gouvernement français a décidé de désindexer les pensions de retraites et d’autres prestations sociales dont l’allocation logement et certaines allocations familiales, de l’inflation. L’exercice comptable aurait permis au gouvernement de faire des économies de 3,5 milliards d’euros en 2019 et 7 milliards en 2020. Mais, le prix politique de cette décision a été important et a engendré une forte contestation et une mobilisation sociale importante des retraités contre Macron et son gouvernement.
Mais, la décision qui fera le plus mal et qui reviendra au cœur de la mobilisation et exprimera le sentiment d’injustice et d’inégalité concerne la décision du président Macron de supprimer l’impôt sur la fortune. Cette décision a été contestée en son temps par beaucoup et a fait l’objet de controverses, amenant à qualifier Macron de « Président des riches ». Il faut rappeler que cet impôt a été créé en 1989 par Michel Rocard, à l’époque Premier ministre, et qui l’inscrivait dans l’effort de renforcement de la solidarité sociale, particulièrement en faveur des couches populaires. L’ISF, parallèlement aux revenus qu’il a apportée à l’Etat et qui se sont élevés en 2017 à 4,2 milliards d’euros, a acquis une forte charge symbolique. Il était perçu comme un moyen important pour renforcer la solidarité sociale et le contrat social.
Or, l’ISF a été abrogé par la nouvelle majorité suite à une promesse électorale du futur président Macron qui a martelé que cette mesure allait dissuader les entreprises et les grandes fortunes qui allaient partir à l’étranger pour éviter une fiscalité assez lourde. Mais, depuis son abrogation le 20 octobre 2017, cet acte constituera le boulet que le président Macron et sa nouvelle majorité vont traîner jusqu’à aujourd’hui et l’idée « d’un cadeau pour les riches » ne fera que se renforcer. Certes, le gouvernement français a créé un « impôt sur la fortune immobilière » pour taxer les valeurs immobilières. Or, non seulement le rendement de cette nouvelle taxe est nettement moindre et ne rapporterait en 2018 que 1,2 milliard d’euros, soit un manque à gagner pour l’Etat de 3 milliards d’euros, mais il aura une charge symbolique sans précédent et renforcera l’idée d’une injustice fiscale et d’une inégalité face à l’impôt.
Pour beaucoup, il s’agit là d’un « péché originel » qui va plonger le président Macron et sa politique dans un rejet massif de la part de larges franges populaires et de la classe moyenne de cette supression. Depuis, cette perception n’a fait que se renforcer et l’idée d’un gouvernement de riches qui ne soucie que de sa « droite » et ignore largement sa composante « sociale », n’a fait que se renforcer augmentant ainsi le fossé social.
A ces sentiments d’injustice sociale et d’inégalité sont venus s’ajouter ceux du manque de respect et de l’arrogance d’une élite politique et économique totalement déconnectée des préoccupations de la vie quotidienne des classes populaires. Ces sentiments ont été nourris par des phrases qui ont totalement ébranlés l’opinion par leur violence et les formes d’irrespect et d’irrévérence qu’elles véhiculent. Les tentatives du président de relativiser ses propos n’ont pas réussi à effacer le malaise suscité et l’effet dévastateur que ses propos ont porté.
Cette quête de justice et de dignité est au cœur du mouvement actuel. Une quête de justice et d’égalité qui n’est pas propre à la France et qui constitue depuis quelques années l’autre face de la globalisation qui n’a cessé de renforcer les inégalités au sein des démocraties. Certes, les inégalités entre pays ont nettement diminué grâce aux efforts mis en œuvre par un grand nombre de pays en développement pour lutter contre la pauvreté. Mais, ces formes anciennes ont laissé place à de nouvelles formes d’inégalités au sein des pays entre ceux qui ont réussi à s’accrocher à la nouvelle dynamique économique et au monde de la digitalisation, des starts up, et ceux issus du fordisme et des grandes industries qui ont progressivement disparu. C’est la nouvelle inégalité issue de la globalisation et de la nouvelle économie de la High tech qui est au cœur d’une division sociale et de forts ressentiments des laissés pour compte.
Mais, au lieu de réparer ce fossé qui ne cessait de s’élargir, les nouvelles élites n’ont fait qu’accélérer la fuite en avant avec une arrogance et une insolence qui n’ont fait que renforcer le ressentiment et la haine de ceux d’en bas. Ce manque de respect et cette arrogance sont à l’origine d’une forte mobilisation en faveur de la dignité comme l’ont été les premières dissidences du printemps et des révolutions arabes.
Le mouvement des gilets jaunes en France est significatif d’un mouvement plus global. Il s’agit d’une mobilisation face à une globalisation qui a renforcé les inégalités sociales et l’arrogance des élites 4.0. Cette mobilisation prend des formes nouvelles avec une grande spontanéité et l’absence de formes traditionnelles d’organisation des mouvements sociaux. Elles sont le résultat de la crise de la représentation politique dans les sociétés démocratiques et la dévalorisation des formes traditionnelles d’action comme les partis politiques et les syndicats et qui n’ont laissé que la rue et les mobilisations insurrectionnelles comme forme de contestation.
Le mouvement des gilets jaunes ainsi que les autres mobilisations dans le monde sont significatifs des nouvelles formes d’action politique dans le contexte de la globalisation. Au fait, ils dessinent le contenu et les nouvelles formes de contestation en faisant de l’égalité, de la dignité et de la mobilisation en dehors des partis traditionnels les nouvelles frontières de la globalisation.

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