La relève

Le 21 novembre dernier, la faculté des sciences a organisé le 40e jour du décès du professeur Mohamed Najib Lazhari, l’introducteur de l’informatique dans les domaines de la recherche et de l’enseignement mathématiques. Auparavant, le 2 novembre, Moncef Ouanès, mon étudiant des années 70 et actuel directeur du CERES, y énonce une oraison funèbre à l’adresse du ravi à la vie.
A l’aulne de l’actuelle banalisation des procédures électroniques aux dépens des supports paperassiers, l’initiative prise, en matière électronique, fut, à la fois, notoire et prémonitoire. Cet apport, mémorable, figure parmi bien d’autres acquis.
Tout au long d’une vie bien remplie, ce gentleman discret, fort compétent, infatigable et, néanmoins bon vivant, ajoute à ses performances universitaires et administratives un atout infigurable. Sa bonne humeur perpétuelle, et à toute épreuve, attire, tel un aimant, les confidences des amis dont il désamorce les soucis. Avant tout un don, la psychanalyse n’a guère besoin d’un spécialiste armé de son divan. Lacan, le dernier des Mohicans, le savait, lui qui, à son aise, répondit : « La psychanalyse, c’est de la foutaise ». Hélas, voici à peine trois semaines, l’accident, routier, emportait l’homme de qualité.
Ainsi partit un soldat mis au service de son pays. L’ultime vœu du condamné, sans le savoir, fut exaucé.
Il tenait à être enterré à Thala où il est né. Moncef Ouanès, dans son rôle, ouvre la séance. Après l’hommage adviennent divers témoignages. Le collègue, et plus proche compagnon du mathématicien chevronné, capte l’attention du public par l’évocation d’une séquence branchée sur un moment historique.
Lui-même et l’ami regretté reçoivent, le même jour, la convocation plus jamais oubliée. Il fallait aller occuper, d’urgence, le poste évacué par l’enseignant français, soudain rapatrié. Une génération, la mienne, fut marquée par ce mémorable appel ministériel. Mahmoud Messaâdi enjoignait, à maints licenciés, d’aller sur le champ, remplacer l’enseignant convié à retourner au pays d’où il venait. C’était l’heure féconde où la bifurcation sociale et le virage personnel se répondent. Lakhdhar Tlili, pour la physique-chimie, et moi-même pour la manière langagière de Voltaire, fûmes conviés, d’autorité, à interrompre les études afin d’être affectés à Bizerte, la ville sous le choc du carnage sauvage. Chaque citoyen vivait ce moment charnière et prométhéen où la relève de l’occupant, chassé, impliquait tous les secteurs d’activité allant de l’aviation à l’armée. Un mot symbolise l’instant de la décolonisation : Al Jala.
Le résident général, de sinistre mémoire, décampe, Lamine Bey, le pauvre, déchante, et Bourguiba monte au plus haut sommet de l’autorité. Hissé partout, l’emblème national chasse le drapeau colonial.
Un peuple entier debout voit flotter le signe d’une souveraineté jusque-là usurpée avec la dignité bafouée. A tous les paliers de la stratification sociale rugissait la substitution radicale. Ainsi, la convocation inattendue et reçue par Mohamad Najib Lazhari pour aller remplacer, sur le champ, l’enseignant français, cligne vers une problématique à large portée. L’ensemble des Tunisiens, mobilisés par le démiurgique Namoutou, embarquaient sur l’esquif guidé par le grand timonier. Bourguiba tient la barre, mais chacun fredonne, avec lui, le refrain de la relève globale. Dans ces conditions, quand, aujourd’hui, les très simples d’esprit traitent Bourguiba d’agent asservi au colon, l’invective stigmatise tous les citoyens réunis. Pour ainsi vociférer l’injure adressée à tous et à chacun, il faut être, au moins, le plus mesquin des parfaits crétins. Aujourd’hui encore, maints partisans luttent pour l’émancipation et vitupèrent l’inquisition à la barbe du pire distillé du côté de Montplaisir. Du lieu où ils opéraient, celui de la relève, Bourguiba et Mohamad Najib Lazhari menaient le même combat.
L’un manœuvre sous les projecteurs du pouvoir politique et l’autre œuvre à l’ombre du savoir académique. Mais tous les deux regardent dans la même direction. L’erreur commise par les renégats pactise avec la plus minable des méprises. Elle occulte la complexité inouïe de la situation affrontée par tous les pays affranchis de la colonisation, mais imbriqués dans la mise en présence de sociétés d’inégale puissance. Avec ou sans Bourguiba, ou Ben Youssef, au sommet de l’Etat, la Tunisie indépendante évolue au sein d’une géostratégie où toutes les sociétés sont interdépendantes, et de manière inégalitaire. A cet égard, largués à juste titre par Mohamad Charfi, les perspectivistes, un tantinet gauchistes, au sens de la critique léniniste, et quelque peu nombrilistes, jouaient hors piste.
L’ultime adieu, témoigné au mathématicien fameux, gravitait autour de la grande relève, ce rêve réalisé par les géants de la décolonisation, tel Farhat Hached assassiné au gré de l’Elysée. Toute oraison funèbre, le plus souvent soignée, soulève les vents de l’émotion partagée. Moncef Ouanès parle et, dans la salle, quelques parents peinent à étouffer des sanglots longs.
Au 17e siècle, Bossuet alliait le style et sa virtuosité à la religiosité. Sa phrase monte, suit un palier, puis descend vers la suivante qui suit le même itinéraire du cycle ternaire.
Au terme de l’oraison funèbre la plus célèbre, l’écrivain et homme d’église fend les cœurs en pleurs avec cette chute exemplaire : « Madame se meurt, madame se meurt, madame est morte ». Le moment solennel suggère des formulations fort belles. Comment ne pas y songer quand je vois, maintenant, les proches-parents bouleversés. Seule madame Lazhari, épouse d’une extraordinaire dignité, garde, pour elle-même, sans les afficher, la douleur et la souffrance entremêlées. Conviée à parler, elle évoque avec sobriété l’harmonie d’une vie partagée, durant 34 années, avec l’aimé. Il vouait un culte immodéré aux trois piliers de son existence abrégée : sa famille, son itinéraire intellectuel ou professionnel et sa ville natale.
Au volant, et lors du carambolage, il allait vers Thala, son adorée. Celle-ci l’a donné sur la terre, celle-ci l’a repris sous la terre.
Malgré l’insoutenable peine éprouvée, mais avec l’éducation et la socialisation assurées par le panache de tels parents, Wafa, leur fille, architecte en herbe et coiffée à la Ahd Témimi, répond aux questions posées par les invités. Ce calme tranche avec les réactions manifestées, lors de la mort, dans l’ancienne société. Jadis, même quelque temps après le drame, cris, lamentations et lacérations reprennent, de plus belle, dès l’évocation de l’instant mortel. Quelle est donc la raison de la modification ? La socialisation de l’irrémédiable varie car elle a partie liée avec la transition vers la modernité.
Entre autres nombreux écrits, l’ouvrage de Karl Polanyi, titré « La Grande Transformation » aide à comprendre et à expliquer la sérénité de cette famille endeuillée.

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