Danse avec les Pasdarans

ATéhéran, une fois baissé le rideau sur une pièce de Shakespeare, cheïkh Zoubir, selon Kadhafi, les acteurs et actrices esquissent une danse face aux spectateurs, mais la police les convoque. Au pays des Gardiens de la Révolution, femmes et hommes doivent swinguer séparément.
Ce principe catégorique de la République islamique enchante les conformistes et révolte les réformistes. Ces deux groupes antagoniques sévissent partout sous les cieux islamiques, hébraïques ou catholiques. Pour Taoufik El Garfi, tabagiste croyant et pratiquant, « les Iraniens ont raison. Chez nous, le mélange voulu par Bourguiba donne la dépravation, les relations hors mariage et les fœtus jetés aux poubelles ».
De retour, le 22 septembre après un long séjour à Ghomrasen, depuis l’Aïd, Slah Mokadem, croyant, nuance la précédente réponse : « Les Iraniens appliquent leur conviction, mais, en Tunisie, la situation diffère. Il ne peut y avoir une loi contre les hommes et les femmes qui dansent ensemble. Chez nous, lors des mariages, tous dansent ensemble et si quelqu’un fait l’idiot on l’écarte ».
Parmi six autres interviewés au profil coranique pareil à celui de Garfi, Youssef Zemzmi approuve, lui-aussi, l’interdiction iranienne : « Ici, ça s’est mélangé, mais chez nous, à Gabès, chaque chose demeure à sa place ».
Ces variations sur le même thème lèvent le voile sur l’évantail des positions et des prises de position.
Le monde rural, conservateur, bouge et les attitudes variées, infirment le fixisme et confirment le dynamisme. Les takfiristes appellent au meurtre de Bochra Bel Haj Ahmida, mon amie très chère depuis les années 70, et les autres, tel Slah Mokadem, comprennent la transformation de la société vers l’égalité.
Le 23 septembre, Rached Skik, ancien professeur à l’IPSI, et à orientation communiste, impute l’interpellation de femmes et d’hommes, qui dansent ensemble, à l’obscurantisme du passeisme. Alia Rihani, l’ultime interviewée, outrepasse les formulations recueillies auparavant. Native et résidente à Hay Ettadhamen, elle énonce un propos lié au lieu social d’où elle observe les modifications des rapports construits entre féminin et masculin : « Dans leur tête, les gens séparent les hommes des femmes comme en Iran, mais entre eux, ils vivent et cachent diverses relations ».
Les pratiques subvertissent les catégories de pensée léguées par l’ancienne société.
Dans ce rapport dialectique établi entre les conduites effectives et les mots dis, les islamistes perçoivent le ver introduit à l’intérieur du fruit pourri. Ainsi, à l’échelle du pays, opère, déjà, une panoplie de partis pris. Mais à l’aulne du monde social occidental, cette codification, adoptée en Iran, attire la pire des réprobations.
Dans ces conditions, quand Natanyahou tâche d’aligner les Européens sur la position des Américains désireux d’affamer les Iraniens, il trouve un point d’appui dans le rejet de pratiques semblables à l’interpellation d’hommes et de femmes dansant à l’unisson. Ces dispositions subjectives infléchissent les rationalités objectives d’ordre économique et stratégique. A quoi sert de prendre position pour l’Iran à direction concervatrice au nom de la religion ?
L’univers où l’émancipation des mœurs symbolise la norme des relations humaines préfère écouter Verlaine : « les corps, enfin, sont de mon goût / Mieux pourtant couchés que debut ».
Dans maints pays européens, la montée en puissance parlementaire de l’extrême droite conforte l’a priori de l’inslamophobie.
En Allemagne, la politique migratoire d’Angela Merkel soulève les attaques des néo-nazis qualifiés de « fumier de l’histoire » par l’un de leurs détracteurs.
D’apparence factuelle et anodine, les mesures prises en matière de séparation des sexes, alimentent l’islamophobie.
Devenue routine, parmi les réactionnaires d’Occident, celle-ci amalgame l’islam, le terrorisme et l’émigration clandestine. Aujourd’hui, malgré les dégats de la pluie, les commentateurs, sans pudeur, continuent à exhiber « l’exception tunisienne »,  héritière de la saga bourguibienne Haro sur l’Iran, l’Arabie et compagnie. C’est aller trop vite en besogne et donner à voir les pesanteurs pour un bac à fleurs. Certes, Bambay, Capitale mondiale du viol, rappelle, sans cesse, les horreurs liées à la fausse modernité où le machisme convole en justes noces avec le sexisme.
Mais à ce propos, écoutons Halima Toujani, interviewée le 22 septembre : « Pour aller de Zahrouni à l’Institut de Sociologie, je prends le bus et le métro ».
Chaque matin, chaque soir, c’est la même histoire. Une fois prise en sandwich entre deux hommes qui me serraient, je n’insurge et je leur dit, écartez-vous et cessez de vous coller à moi. L’un d’eux, en colère, crie devant tout le monde « si tu n’étais pas dévergondée, pourquoi viens-tu, ici, au milieu des hommes.
Tu est impolie, Ferme ta bouche ou je te flanque une claque ! ». « Comment faire dans les bus bondés ? Je suis pour l’émancipation, mais, pour l’instant, il faudrait une partie du bus pour les femmes et l’autre pour les hommes. Des bus à deux étages, comme à Londres, laisseraient un étage pour les femmes et l’autre pour les hommes.
C’est regrettable mais c’est ainsi avec les abrutis ».
Au vu du calvaire quotidien vécu dans les transports en commun, jeter la pierre à l’Iran stoppe l’investigation au beau milieu du chemin.

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