Comment égayer encore une triste fête de la femme?

 À l’occasion de la célébration de la fête de la femme ce 13 août, le président de la République a fait le plus mauvais choix. Certes, il a tenu parole en annonçant son projet de loi pour rendre légale l’égalité successorale, mais ce fut un acte à minima. D’où une tristesse évidente chez les vrais humanistes.
Assurément, la plus grande tristesse est de voir la religion laissée à la manipulation de ses faussaires alors qu’il est de la plus haute importance de leur en retirer un monopole indu. Car la foi musulmane est celle de tous les Tunisiens et non de commerçants, de bas de gamme qui plus est.

Bien triste fête
D’abord, parce que le projet présidentiel n’a pas encore été proposé au parlement ni rendu public; or, combien même le parlement est en vacances, il n’a pas moins été déclaré rester en séance ouverte pour les urgences. Y a-t-il plus grande urgence que de lui demander de se réunir pour finaliser au plus vite cette cause éminente? Que de précieux temps perdu !
Ensuite, on n’a pas encore le libellé du texte à proposer. On en connaît l’esprit; mais on sait que dans ce genre de textes, le moindre mot a son importance et qui peut en réduire ou élargir la portée. Surtout qu’il s’agit d’un texte qui veut concilier l’inconciliable : le principe de la primauté d’une loi suprême se voulant civile et l’admission de la faculté de ne pas se conformer à ce que la loi est censée imposer. N’est-ce pas un moyen détourné de réintroduire la religion dans le champ constitutionnel d’où l’on prétend l’exclure?
Comment d’ailleurs exclure la religion du champ de la constitution quand elle réfère, elle-même et de la manière la plus expresse, au respect des valeurs de l’islam? Il s’agit de la part du président de la République et de ses conseillers d’une flagrante contradiction, politicienne à vrai dire. Car il réintroduit la religion dans l’espace public dont il dit l’en exclure par ailleurs. Ce qu’il a fait revient tout simplement à simuler de faire sortir la religion par la porte pour la réintroduire par la fenêtre.
Ne valait-il pas mieux oser assumer cette part irréfragable de la religion dans la vie politique en Tunisie en osant placer le débat sur ce terrain, mais revisité ? Par exemple, en soutenant, au nom même de la religion, que l’égalité successorale — et même tous les droits et libertés préconisés par le Code de la Colibe ­— sont permis par l’islam correctement interprété?
Or, M. Caïd Essebsi fait bien peu de cas de ce code qu’il néglige alors qu’il aurait dû en faire une arme fatale pour l’État civil auquel il se réfère, à vrai dire, sans grande conviction faute d’actes concrets et pertinents.
C’est à ce niveau qu’il aurait dû se placer pour mieux contrer son supposé adversaire politique,  dont il ne dit pas moins espérer une plus grande avancée en matière de droits et libertés citoyens. Comment ce parti le ferait-il s’il est ainsi ménagé par son supposé adversaire qui, lui-même, n’ose ni proposer ni soutenir les droits et libertés essentiels sans lesquels il n’est nul État civil?

Réinterprétons la religion !
On peut donc le pronostiquer sans trop d’erreur : Ennahdha, qui a déjà le soutien aveugle de l’Occident, aura encore de beaux jours devant lui pour jouer la comédie de la démocratie islamique. Et ce tant qu’on n’aura pas osé le mettre devant ses responsabilités, l’acculant au mur de devoir choisir, non pas entre la démocratie et l’islam, mais entre sa fausse lecture de l’islam, intégriste et antidémocratique, et l’islam vrai, foncièrement démocratique.
Pour cela, il importe d’être en mesure d’entreprendre et sans plus tarder une lecture originale de l’islam qu’Ennahdha ne veut pas faire et ne fera que soumis à une pression irrésistible, non seulement de l’intérieur, mais aussi de l’extérieur, de la part de l’Occident qui l’a placé où il est.
Ce qui aurait supposé et suppose que l’on ne se contente plus de la question de l’égalité successorale, surtout telle qu’elle a été proposée par le président de la République, mais en agissant pour la réalisation, au plus vite, des autres droits et libertés individuelles proposés par la Colibe.
Pour ce faire, il faudra tout juste penser à ce qu’ont omis les membres de cette Commission : justifier ces droits non seulement par le droit et la constitution, mais également par la religion. Ce qui a été, au demeurant, réalisé pour nombre de questions, dont le droit au sexe, incluant l’abolition de l’homophobie, et les libertés privatives comme en matière d’alcool.
Tout cela peut encore et doit être fait dans la foulée de la fête de la femme, la Tunisie étant faite femme. Du moment que le président de la République ne veut ni ne peut y pourvoir, pourquoi se laisser aller à l’inertie en délaissant notre Tunisie glisser imperceptiblement, mais sûrement, vers l’obscurantisme?
En effet, on peut toujours sauver la fête de la femme de la tristesse dans laquelle l’a plongée sa célébration cette année en appelant les députés à ne plus hésiter à user de leur droit à l’initiative législative. Qu’ils proposent, sans hésiter un instant par de calculs politiciens, le Code de la Colibe en vue d’installer le débat nécessaire, et qui pourrait être salutaire, au cœur même du parlement !
Ensuite, pourquoi la seconde tête de l’exécutif, le président du Conseil ne prend-il pas lui-même une telle initiative quitte à aggraver son conflit avec le président de la République. Le salut de la patrie ne le vaut-il pas? Certes, il irriterait son soutien islamiste, mais ne ferait-il pas de la sorte d’une pierre deux coups avantageux : démontrer son indépendance et forcer Ennahdha à évoluer dans le sens de ce qui serait son intérêt qui est d’incarner la démocratie islamique en Tunisie ?
Dans le cas où il ne souhaite ni marcher sur les plates-bandes présidentielles ni irriter, même pour son bien Ennahdha, M. Youssef Chahed pourrait toujours prendre des initiatives dans son domaine propre en osant donner des instructions pour l’abolition des circulaires et textes subalternes qui restreignent les libertés dans les domaines sensibles précités.
D’autant plus que le tout est parfaitement possible moyennant une lecture autre de la religion, une réinterprétation qui soit correcte, en phase avec ses visées. Ce que l’outil de l’ijtihad permet et impose même !
Gageons que si le chef du gouvernement ose, par exemple, interdire le test anal comme une manifestation honteuse de l’état de mépris actuel en Tunisie  de l’égalité citoyenne dont relève la question du jour de l’héritage égal, il servirait non seulement la cause des droits et des libertés privés dans le pays, mais se placerait bien avantageusement dans le sens de ses intérêts politiques immédiats tout en se situant dans le sens de l’histoire.
Celui-ci commande bien de croire à l’exception Tunisie et à la nécessité de tout faire pour la réussite de son modèle, mais concrètement, avec des actes et non juste par de simples oiseuses paroles.

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