Dépolitisation de la société: un train qui en cache un autre

Les chiffres fusent de tous les côtés. Moins de 30% de Tunisiens seraient sûrs d’aller voter le 6 mai 2018, lors des tant attendues élections municipales. L’abstentionnisme aurait ainsi le vent en poupe en Tunisie. C’est ce qu’est venu confirmer le taux de participation aux élections législatives partielles de décembre 2017 en Allemagne. Il était d’environ 5%. L’alliance Nidaa Tounes-Ennahdha n’était même pas capable de mobiliser 300 personnes pour faire gagner son candidat qui s’est fait battre par un indépendant. Ce dernier accéda au parlement avec 284 voix.
Présentées essentiellement comme la défaite du couple au pouvoir, les partielles sont en fait un désastre pour tout l’establishment politique tunisien. En effet, la plupart des « grands » partis tunisiens, tels le Front populaire, Machroû Tounes, le Courant démocratique ou encore Afek Tounes présentèrent des candidats. Seuls Yassine Ayari et Fayçal Haj Taïeb, candidat de Nidaa Tounes, avaient pu récolter plus de 200 voix, sachant qu’il y a plus de 12.000 électeurs tunisiens résidant en Allemagne. Autant dire qu’il y avait de quoi remplir les urnes. Pour beaucoup, le constat est accablant : les Tunisiens n’ont plus d’intérêt pour la politique.
En réalité, ce constat est en lui-même assez approximatif, voire très superficiel. Pour perdre l’intérêt en la politique, il faut d’abord que les Tunisiens l’aient eu, pour commencer. Cependant, rien n’est moins sûr. En 2011, le taux de participation aux élections de l’Assemblée nationale constituante était de 49%. Si l’on tient compte du contexte révolutionnaire, de l’émoi populaire, de la mobilisation citoyenne et de la polarisation partisane qui caractérisèrent l’année 2011 en particulier, ce taux de participation semble très bas. En dépit des enjeux et de la ferveur révolutionnaire, les citoyens en général et la jeunesse en particulier n’avaient trouvé aucun intérêt à participer aux élections dans un contexte pourtant marqué par une apparente effervescence politique et populaire.
En 2014, les choses allaient se détériorer encore plus. La formule pour calculer le taux de participation avait caché l’ampleur de l’érosion. Se basant sur le nombre d’électeurs inscrits et non sur celui des électeurs éligibles, on présentait au public un taux de participation de plus de 60%. En pratique, le taux de participation avait chuté de six points, passant de 49% à 43%. En effet, on est passé d’à peu près 4.300.000 votants en 2011 à environ 3.600.000 votants en 2014, soit plus de 700.000 électeurs en moins lors des Législatives de 2014.
Ces chiffres indiquent qu’au départ, plus de la moitié des Tunisiens n’avait pas d’intérêt pour la politique, et encore moins pour les élections. Loin de susciter l’engagement civique, le processus de transition politique a au contraire exacerbé une condition d’apolitisme préexistante. L’hémorragie qui en a découlé est conséquente, avec 700.000 citoyens rejoignant les rangs des abstentionnistes.
Bien qu’il y ait une dépolitisation en cours dans le pays, il est plus correct de parler d’échec de politisation d’une société qui est à l’origine apolitique ou, dans le meilleur des cas, politiquement désabusée. Un demi-siècle de dictature, d’hégémonie du parti unique, puis de tyrannie du parti au pouvoir, de contrôle strict de l’espace public, et de persécution systématique de toute pensée dissidente, a nourri un ressentiment envers la politique chez la majorité des citoyens. A cela vient s’ajouter la quasi-absence de partis politiques et d’associations réellement indépendantes et libres d’opérer dans l’espace public. Chose qui nuisit à la formation d’une culture politique citoyenne. Sans ces organisations pour animer l’espace public, le Tunisien était condamné à rester idéologiquement neutre. Au même temps, il nourrissait de la méfiance et du mépris envers le pouvoir politique, ainsi qu’envers l’Etat instrumentalisé par le pouvoir pour asseoir son autorité. Il est difficile de se défaire de cet héritage accablant. On a très peu travaillé sur la déconstruction du conditionnement collectif très profondément ancré dans la conscience d’une société où les jeunes disent toujours : « Il a trahi, celui qui a rejoint un parti. »
Après le 14 janvier 2011, l’élite politique s’est précipitée pour remplir le vide créé par la chute de Ben Ali. Dans cette course au pouvoir, les politiciens n’ont pas considéré le peuple autrement que comme un tremplin électoral. Ils n’ont pas cherché à construire quelque chose avec lui. Ils sont venus directement lui demander sa confiance pour agir en son nom. Il est dès lors tout à fait naturel qu’un peuple à qui des décennies de dictature ont inculqué un cynisme viscéral puisse être quelque peu récalcitrant. C’est ainsi qu’en 2011, au moins 51% des Tunisiens ne sont même pas allés voter.
Le plus inquiétant dans cette affaire est que l’élite politique semble inconsciente que la responsabilité est sienne dans ce désengagement massif. Il n’y a qu’à regarder l’acharnement quasi unanime contre l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) à laquelle  les politiques ont imputé le faible taux d’enregistrement des électeurs en 2017. Ils blâmaient l’ISIE de ne pas avoir fait convenablement son travail pour inciter les gens à s’enregistrer. Difficile de voir le raisonnement sur lequel s’articule ce discours. Tous les Tunisiens étaient au courant que les élections municipales se préparaient. Qu’est-ce que l’ISIE pouvait bien faire de plus, si les citoyens n’en avaient rien à faire de cela ? Les politiques cherchaient ainsi à faire porter le chapeau à l’ISIE pour un phénomène qui est, non seulement hors de son contrôle, mais sans aucun doute, hors de son mandat. La colère des Tunisiens est contre ceux qui les gouvernent. Certes, elle s’enracine dans le conditionnement de la dictature qui continue encore d’entacher l’activisme politique. Mais il ne faut pas oublier que ce ressentiment est aussi nourri par la débâcle que fut la Troïka en 2011, et la supercherie que fut l’antagonisme entre Nidaa Tounes et Ennahdha en 2014.
L’érosion politique est imputable à la frigidité intellectuelle de l’élite politique et de ses organisations partisanes, associatives et syndicales. Paradoxalement, la Tunisie compte environ 210 partis politiques et plus de 20.000 associations. Le pays n’en demeure pas moins un désert politique. L’espace public est très largement ouvert pour que tout le monde puisse s’y exprimer. Toutes ces organisations demeurent incapables d’enrôler les citoyens dans les processus politiques en cours dans le pays, d’agir en tant que plates-formes facilitant la réflexion collective, et de remplir la fonction de pédagogue pour disséminer leurs idées et en débattre, avec les citoyens. Et c’est bien là, le cœur même du problème.
Le journal La Presse organisa il y a quelques semaines une série d’entretiens avec différents ministres. Un élément assez notable ressortit de ces entretiens. Zied Laadhari, ministre du Développement, de l’investissement et de la coopération internationale, confia ainsi au journal: « Il est grand temps de dépolitiser la chose économique.» Quelques jours plus tard, c’est à M. Ghazi Jeribi, ministre de la Justice, de signer : « Le temps de la justice n’est pas le temps de la politique. » On est alors en droit de s’interroger si ces ministres saisissent bien ce qu’est la politique. Qu’auraient affirmé John Rawls et Robert Nozick si on leur avait dit que la justice n’était pas politique ? Qu’auraient répondu Marx et Von Hayek si on les avait appelés à dépolitiser l’économie ? L’œuvre de dizaines, si ce n’est de centaines de penseurs, partirait ainsi en fumée… Afin qu’il n’y ait pas de doute, il faut bien souligner qu’on ne peut même pas avancer que la justice ou l’économie ne soient pas partisanes. En théorie, une vision ou une idéologie ne peut se concrétiser que si elle est portée au pouvoir par des politiciens. Chaque parti politique est censé avoir une vision de l’économie, de la justice, de la culture, ou encore de l’éducation. Si les politiques ne voient pas la dimension intrinsèquement politique de l’économie et de la justice, on est bien légitimement en droit de s’inquiéter.
C’est cette même incompréhension politique qui est à la base de la passion tunisienne pour la technocratie. Beaucoup de gens de bon sens en sont venus à dresser une dualité entre la technique et la politique. La première est utile alors que la deuxième n’est que combines et perte de temps. Le bon politicien est celui qui sait se jouer de ses adversaires et avoir ce qu’il veut. Ce qu’il veut, c’est le pouvoir, le conquérir et le garder le plus longtemps possible. Les idées dans tout cela sont accessoires. Le point commun entre la majorité des acteurs politiques en Tunisie est ainsi la constante personnification des problèmes. Il faut réduire tout problème à une personne ou à un groupe. C’est la parade idéale pour ne pas discuter de solutions de fond, car dans ce cas-là, une seule solution s’impose comme une évidence : vu que le problème est dû à une personne, il suffit de la chasser pour que le problème se dissipe. Parfaits personnages de la politique du spectacle, ils mettent en scène l’actualité politique sous une forme plus adaptée aux plateaux télévisés qu’aux enceintes du pouvoir démocratique.
Finalement, l’incompréhension de la politique explique l’impuissance intellectuelle des organisations politiques tunisiennes. Celle-ci  n’est pas secrète. On n’a cessé de s’étonner de la rareté de programmes crédibles ou d’idées sophistiquées. Dès lors, il est logique que l’élite politique tunisienne ne parvienne pas à enclencher la politisation de la société. Cette élite est elle-même incapable de saisir la portée véritable de la pensée et de l’action politiques. Elle devrait tout d’abord penser à se politiser.
Il est donc plus sage de cesser de s’attarder sur la conséquence et de se tourner vers la cause. La société tunisienne a besoin de se politiser avant de pouvoir assimiler un système politique démocratique. Ceci ne se fera que si l’élite politique est elle-même formée à la politique. Cette prise de conscience permettra d’enclencher les processus de réflexion propices à l’engagement civique. On ne peut pas aspirer à bâtir une démocratie si le peuple censé détenir le pouvoir politique est lui-même apolitique et indifférent. En outre, cette prise de conscience permettra aussi de faire un brassage intellectuel à même de sortir des entrailles de la société tunisienne toutes les bonnes idées qui se trouvent aujourd’hui prisonnières d’un système qui n’est pas sans rappeler, dans son imperméabilité intellectuelle, celui qui dominait le pays avant la Révolution de 2011.

*Auteur, analyste politique

Lire aussi
commentaires
Loading...