STIP : Le gâchis

C’est l’histoire d’une grande entreprise publique mal gérée, non supervisée, ni contrôlée par la tutelle, qui échappe à la vigilance des pouvoirs publics, privatisée sournoisement et sauvagement par des commerçants enrichis dans le négoce des pneumatiques, à l’insu de l’Etat et à leur propre profit et qui se sont livrés à un bras de fer avec l’UGTT. Le résultat, c’est la pérennité d’une industrie nationale lourde, celle des pneumatiques qui est en péril, si ce n’est déjà pas le cas !
Mille deux cents emplois permanents, répartis sur trois sites, sont menacés de disparition : Msaken 800, Menzel Bourguiba 200 et Tunis (siège) 200, sans compter les emplois indirects. Une grande marque qui a fait ses preuves de robustesse et de qualité risque de disparaître : Amine. La STIP, c’est aussi une succession d’erreurs stratégiques et tactiques, de dysfonctionnements, de fausses promesses, d’ambitions démesurées… de la part de toutes les parties prenantes : les salariés meneurs de troubles, nouveaux investisseurs, la tutelle, les autorités régionales, certains responsables syndicaux… Le cumul de ces “bavures” a engendré l’enlisement de la crise qui s’est soldée par une fermeture de l’usine durant sept mois.
L’accord du 20 novembre 2017 n’a même pas été signé par les Dridi père et fils, à qui il aurait été imposé, car ils savent qu’ils n’ont pas les moyens financiers de le respecter. Nous y reviendrons.
Pour le cumul des fautes et des erreurs, il y a d’abord la mauvaise gestion d’une entreprise nationale qui a engendré surendettement bancaire, sureffectifs, inflation des coûts, cumul de déficits, manque de compétitivité des produits sur un marché dominé par la contrebande et les importations sauvages.
Les responsables de l’entreprise sous contrôle de l’Etat ont “acheté” la paix sociale dans la société à coups de primes. L’exemple d’une prime de caisse à de nombreux non-caissiers, une indemnité de tabac : 4 D après chaque repas pour tout le personnel. Une aberration ! Le plan de restructuration mis en place par le ministère de l’Industrie s’est soldé par un échec, car il n’a pas été respecté.
Ayant flairé une “proie facile”, les père et fils Dridi, grossistes en pneumatiques, se sont mis à acheter les actions STIP à la Bourse de Tunis, avant même leur effondrement. Ils ont mis les bouchées doubles plus tard, au point de détenir 44% du capital, puis plus tard, plus de 73% du capital. Selon le code des sociétés, devenus majoritaires, ils accèdent à la maîtrise de la gestion, au niveau du conseil d’administration et même de l’Assemblée générale. Ce sont les années 2014, 2015 et 2016, alors que les partis politiques se disputent le pouvoir et que les ministères changent de titulaires très souvent. Pendant ce temps, l’économie est négligée et la santé financière des entreprises publique se détériore rapidement.
L’Etat qui dort au plus profond de son sommeil, se réveille, alors que la maîtrise de la STIP vient de lui échapper. C’est une privatisation sauvage, sans appel d’offres, ni cahier des charges ni négociations entre les partenaires sociaux. Est-ce normal, est-ce possible ? Oui, mais…
Les Dridi père et fils commencent à peine en 2017 à prendre connaissance des réalités de l’entreprise et à “serrer la vis des dépenses” : “les grandes gueules” de l’UGTT au sein de l’entreprise sentent que le “tapis se dérobe sous leurs pieds” et déclenchent des arrêts de travail, des revendications, des sit-in, des blocages dans les mouvements des marchandises, tels que approvisionnements, livraisons…
Le climat social dans l’usine de Msaken devient très tendu, insoutenable. Des hommes politiques sont venus haranguer des groupes de salariés dans la rue. Un ministre de l’Industrie originaire de Msaken aurait même promis de renationaliser la société, à des fins électoralistes, peut-être. Inoui !
Le14 juillet 2017, c’est la fermeture de l’usine décidée par les nouveaux gestionnaires, le personnel est mis en chômage technique et pour cause : la STEG a coupé l’électricité pour non-paiement de la facture de 480.000 dinars (consommation du mois de juin 2017), alors que la production du même mois n’a pas atteint ce chiffre. C’est dire à quel point les perturbations sociales au sein de l’entreprise ont brisé net toute performance et toute productivité. C’est le déclenchement des hostilités entre le personnel et la direction : la crise éclate au grand jour. Le conflit syndical intérieur à l’entreprise sort dans la rue, il va s’étaler au grand jour, prendre une tournure politique et sociale et finit par toucher l’usine de Menzel Bourguiba et le siège de Tunis qui avaient été préservés durant plusieurs mois.
Il faut dire que dans le conflit de la STIP, il y a une minorité de “durs” identifiés sous le nombre de 37 qui décideraient de tous les mouvements et les imposeraient à la majorité silencieuse qui ne demande pas mieux que de travailler sans problèmes ni difficultés et de gagner sa vie sans histoires.
Le bras de fer entre l’UGTT et les nouveaux investisseurs est devenu inévitable : les réunions de négociations se multiplient sans résultats concrets, les menaces à travers les déclarations des uns et des autres enveniment la situation, les semaines et les mois passent et les usines sont fermées. Les autorités régionales, gouverneur, délégué, union régionale de l’UGTT de Sousse, se rangent toutes aux côtés des salariés, considérés comme victimes d’un capitalisme sauvage qui veut exploiter la masse ouvrière, alors que chacune des parties assume sa part de responsabilité dans un conflit qui empêche un investisseur d’avoir droit au profit de son investissement.
Il faut savoir que la STIP est un des bastions de l’UGTT et qu’il n’est pas question que le directeur central de l’UGTT laisse tomber ses militants de base en difficultés._
De leur côté, les Dridi, qui avaient présumé de leur savoir-faire et de leurs forces pour investir des dizaines de millions de dinars dans la rénovation de l’outil de production avec du matériel à acquérir en Chine, s’aperçoivent que le déficit de l’entreprise n’est pas seulement 20 millions de dinars, mais que l’endettement est de 200 millions de dinars : charges sociales dues à la CNSS, redevances fiscales, découverts bancaires, crédits non remboursés…
La facture est salée et le redressement laborieux.
Il faut également comprendre le désarroi et le calvaire que vivent 1200 salariés avec leurs familles sans salaires depuis sept mois : ils ont survécu grâce à la solidarité des proches et des amis, ainsi que la patience des commerçants qui ont fait crédit.
Pourquoi ce gâchis, alors que l’Etat aurait pu organiser cette privatisation selon un cahier des charges et des négociations, avec un plan d’action et des étapes. De quoi est fait l’accord du 20 novembre 2017 contesté par les investisseurs et référence de base pour l’UGTT pour la solution de la crise et la réouverture de la STIP ?
D’abord, payer l’intégralité des salaires et charges sociales dus au personnel depuis le mois de juin, même si cela doit se faire en plusieurs tranches. Un licenciement partiel pour le sureffectif du personnel dûment indemnisé a été admis.
La réouverture des deux usines de Msaken et de Menzel Bourguiba et la reprise du travail.
Pas de licenciement disciplinaire et suspension des poursuites judiciaires. Autant dire mission impossible.
Le Chef du gouvernement aurait donné lors d’une réunion, le 19 janvier 2017 à la Kasbah, sa caution morale pour l’exécution de cet accord, en intervenant auprès d’une banque, pour un crédit au profit de l’investisseur.

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01 Fév 2018

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