Mettre fin à la flambée des prix ?

Depuis le 14 janvier 2011, la flambée des prix des produits agricoles est un problème récurrent, qui sème la discorde entre pouvoirs publics, syndicats des travailleurs (UGTT), organisations professionnelles (UTAP et Synagri) et associations de consommateurs (ODC).
Alors que les principales victimes sont les producteurs agricoles rançonnés par des intermédiaires sans scrupules, mais aussi par les catégories démunies et les classes moyennes qui subissent, désarmées et dans un silence religieux, les impacts négatifs de cette éruption violente. Tandis que les spéculateurs qui exploitent les uns et les autres, jubilent et s’enrichissent de façon illicite en toute impunité avec la complicité de détaillants cupides et malhonnêtes malgré les pénalités subies de temps à autre.
La spirale pernicieuse de l’inflation des prix des produits agricoles de consommation quotidienne, qui profite si peu aux producteurs, mais détruit le pouvoir d’achat des masses laborieuses, se trouve donc à la base de la détérioration du niveau de vie de la population et à l’origine des revendications salariales et des perturbations sociales aussi bien dans le secteur public que privé.
C’est la course-poursuite pernicieuse sans fin entre les salaires et les prix.
Elle pourrait engendrer une révolte générale des consommateurs contre les pouvoirs publics, soupçonnés de laxisme et d’indifférence, sinon une possible guerre civile des démunis contre les nantis. C’est pourquoi les mises en scène spectaculaires du genre saisie de centaines de tonnes de pommes de terre au marché de gros de Bir Kassaâ, ou encore l’importation ponctuelle d’un produit pour endormir durant quelques jours la fièvre inflationniste par injection du produit dans les circuits publics de vente, ne sont pas du tout une action efficace ni une solution définitive.
Le mal endémique mérite une réforme structurelle. Contrôler une cinquantaine d’entrepôts frigorifiques, après sept ans d’inaction pour découvrir des broutilles, constitue un coup d’épée dans l’eau, alors que les barons de la spéculation sont connus par les autorités locales par leur train de vie, au su et au vu de tous, dans chaque délégation, mais restent “intouchables”, à l’abri de toute atteinte car protégés par les corrompus.
Le diagnostic synthétique de la situation actuelle est le suivant : seuls les producteurs de fruits et légumes, situés dans un rayon de 30 à 40 km autour de Tunis, et d’une certaine “dimension” par leur volume de production quotidienne, peuvent se permettre d’avoir un moyen de transport “minimal”, correspondant à la capacité d’un pick-up. Dans ce cas, ils peuvent se permettre de commercialiser par leurs propres moyens, leurs produits au marché de gros de Bir Kassaâ, moyennant le recours à un commissionnaire qui fait la pluie et le beau temps en matière de prix. Tous les autres ou presque sont rançonnés par des ghacharas ou intermédiaires qui achètent sur les lieux de production pour spéculer ensuite, car ils paient cash et disposent de la logistique nécessaire : camions et entrepôts.
L’administration du commerce intérieur dans notre pays maîtrise à fond les problèmes de commercialisation des produits agricoles. Elle connaît probablement les solutions qui s’imposent pour mettre de l’ordre dans l’anarchie qui règne dans les circuits, mais elle n’est pas seule responsable de la situation : les départements de l’Agriculture, de l’Industrie, de la Santé, ainsi que celui de l’Intérieur et des collectivités locales ont aussi leur mot à dire. Le ministère du Commerce manque aussi de moyens informatiques et de transport, mais aussi de personnel pour faire du contrôle systématique, outre la sécurité à procurer aux agents. Le département du Commerce a réalisé, il y a une dizaine d’années, des études pertinentes dont nous citerons deux, considérées comme fondamentales.
La première porte sur l’organisation et le fonctionnement de tous les marchés de gros des fruits, légumes, viandes et poissons existants ou à créer sur l’ensemble du territoire avec tous les équipements et aménagements nécessaires.
La deuxième, c’est le projet de création et d’aménagement d’un nouveau marché de gros ultra-moderne à vocation nationale et même internationale à implanter sur un terrain de 100 ha, soit au Nord entre Tunis et Utique, soit au Sud entre Tunis et Zaghouan avec chambres froides, centre de conditionnement de fruits et légumes pour l’exportation…
Il faut dire que les structures et les circuits  de commercialisation relatifs aux fruits et légumes, sont restés figés, sans aucune mutation qualitative dans notre pays depuis 50 ans. Autant dire qu’il y a sclérose et  obsolescence. Pour une raison bien simple, cela favorise l’opacité, la fraude, la préservation des intérêts de quelques privilégiés qui exploitent la situation à leur profit.
Une réforme des circuits de commercialisation des fruits et légumes efficace et équitable pour encourager les producteurs et rémunérer correctement leurs efforts tout en préservant les droits des consommateurs, grâce à des prix stables et modérés, passe par trois conditions incontournables.
Les producteurs doivent s’équiper et se structurer sous forme de sociétés ou de coopératives de services au niveau de chaque délégation pour assurer dans les meilleures conditions le transport et la commercialisation des produits agricoles de leurs adhérents. Pour cela, ils doivent respecter les circuits de commercialisation officiels, c’est-à-dire le passage par les marchés de gros, pour qu’il y ait un équilibre entre l’offre et la demande générateur du juste prix et entrer en relation directe avec les représentants des consommateurs et les détaillants. Les producteurs doivent veiller à préserver leurs intérêts et négocier les prix directement avec les acheteurs et non les commissionnaires qui sont complices des spéculateurs.
Pour cela, les sociétés de services doivent disposer d’un parc de camions isothermes ou frigorifiques pour assurer des transports quotidiens. Les consommateurs, de leur côté, doivent faire entendre leur voix et pour cela, disposer d’associations structurées et actives avec des militants motivés et actifs, des moyens de communication pour dénoncer les abus et imposer des consignes à leurs adhérents. Ces associations doivent disposer d’un financement public pour être efficaces. Enfin, les pouvoirs publics doivent se comporter en arbitres, observateurs et contrôleurs vigilants, mais aussi sévères pour réprimer les fraudes, veiller sur la régulation des marchés et assurer la défense des intérêts des maillons les plus faibles du système. Contrôler les prix, sanctionner les fraudeurs, réaliser des importations ponctuelles, si nécessaire.

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07 Déc 2017

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