La pomme de discorde

Dans la guerre contre la corruption livrée par  le gouvernement Étiquettes d’union nationale depuis fin mai dernier, on a  l’impression que la classe politique tunisienne, prise au dépourvue,  a préféré développer un discours démagogique en lieu et place d’un discours de stratégie. Objet de toutes les sollicitations et une exigence essentielle de la majorité des partis politiques progressistes, du centre ou de la droite,  la guerre contre la corruption, la contrebande et la fraude enclenchée subitement par le gouvernement Chahed semble surprendre les acteurs politiques qui ont parié sur l’incapacité des pouvoirs publics à passer à l’action ou tout le moins à s’attaquer frontalement aux barons du commerce parallèle.  C’est ce qui explique aujourd’hui leurs atermoiements, leurs critiques   à une stratégie qu’ils considèrent non adaptée et manquant de  clarté et leurs attaques en règle contre le  gouvernement d’union nationale, dont certains membres,  prétendent-ils, ne sont pas au-dessus de tout soupçon.
Deux mois après son lancement, cette  guerre qui a pourtant suscité des réactions d’adhésion unanimes, semble diviser  plus qu’unir.  Paradoxalement, elle suscite les dissensions, les critiques et les appréhensions d’une classe politique prompte aux surenchères et aux invectives qu’à toute autre chose.  Derrière un appui de façade de certaines parties se cachent des desseins peu clairs, un engagement approximatif et des calculs politiciens.  Pour certains, la guerre est devenue un alibi pour des règlements de compte politiques, pour engranger des dividendes et susciter des polémiques et non un argument solide qui permet à la classe politique tunisienne de faire  montre,  —ne serait-ce dans le traitement de ce dossier— d’un semblant d’unité et de cohérence. Pourtant, ce grand dossier leur a offert  une rare opportunité  de monter au créneau,  de regagner en confiance  auprès d’une opinion publique qui manifeste une désaffection au  jeu politique et à une élite dont le  discours est  souvent décalé et déconnecté des réalités nationales et des intérêts des Tunisiens. Une situation invraisemblable pour une jeune démocratie où les opportunités de consultation du peuple se comptent sur les doigts d’une main ! Comment rebâtir une confiance, construire une démocratie,  consacrer les principes du droit et de la primauté de la loi,  quand la classe politique ne  donne pas le bon exemple. ? Quand le débat politique est biaisé et les institutions ne sont pas respectées,  est-il possible  de susciter une  mobilisation de toutes les forces vives du pays pour conférer effectivité aux objectifs fixés ?
Le blocage que vit actuellement la Tunisie aux plans politique, économique et social est nourri  du laxisme qui s’est installé dans le pays, la perte de repères et  la résistance au changement.  Au-delà de certains discours  dogmatiques  truffés de contradictions, les acteurs politiques, les opérateurs économiques et les organisations de la société civile ne semblent pas savoir ce qu’ils recherchent réellement et leurs actions n’obéissent pas à un fil conducteur précis. Alors que le pays fait face à des défis sécuritaires, économiques et sociaux  d’une extrême complexité, c’est la conscience de la gravité de la situation qui fait cruellement défaut et tout laisse à croire que par une sorte d’insouciance chacun  y participe   pour que le tourbillon  nous éloigne de la bonne trajectoire.
Le gouvernement,  par exemple,  peine à  donner une cohérence à  tout ce qu’il entreprend et ce qu’il fait.  On a  l’impression qu’il   agit constamment  sous la pression,  qu’il hésite et son action manque de clarté en l’absence  d’une feuille de route claire.  Les déclarations contradictoires de certains ministres ou des conseillers du Chef du gouvernement  à propos de plusieurs dossiers  chauds sont devenues,  par la force des choses,  une source de confusion et de tension. Au moment où l’on a  besoin de réponses,  on se trouve  embourbés dans des pistes glissantes et à gérer au plus pressé, des situations imprévues.  Le rôle des conseillers,  qui deviennent un véritable gouvernement parallèle, a jeté un pavé dans la mare dans notre vie politique, économique et sociale.  Alors qu’ils sont censés apporter un bon  conseil et servir de levier  pour enrichir la réflexion autour d’un  certain nombre de  sujets, ils sont devenus,  par leur intrusion inopportunes, un facteur  de conflit de compétences avec certains départements ministériels techniques et,  partant,  de dysfonctionnement de l’activité gouvernementale.
Pour les partis politiques, c’est la même confusion qui règne, puisque combattre la corruption est perçu par certains acteurs comme une opportunité, non pour faire un franc commun, mais pour faire monter les enchères  en suscitant le doute et  en prêchant le faux.
Enfin, les organisations de la société civile n’arrivent plus à faire le distinguo entre leur engagement citoyen, leur rôle de contre-pouvoir et les ambitions qui dévorent  certains de leurs dirigeants  d’intégrer purement et simplement la sphère politique. En témoignent, les spéculations que suscite le remaniement ministériel, que certains s’évertuent à  en faire une véritable  revendication populaire et une occasion pour jeter le discrédit sur un  gouvernement  dont la formation date d’à peine un an et qu’ils rêvent tous de le voir partir en lambeaux.

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30 Juil 2017

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