Socialisme ou barbarie. Again ?

HakimA la sortie de la Seconde Guerre mondiale, et en dépit de l’euphorie née avec la défaite du fascisme et du nazisme et avec le renouveau des valeurs démocratiques et du projet de la modernité et des lumières, une certaine inquiétude persistait laissant apparaître un malaise profond. En effet, la fin de cette terrible épreuve pour l’humain a été à l’origine de l’émergence d’un nouvel ordre mondial basé sur l’opposition de deux grands récits et de deux grandes versions du projet de la fin de l’aliénation : le premier est libéral et mise sur la liberté et la démocratie pour redonner à l’humain une nouvelle utopie et le second est socialiste et fait de l’appropriation collective des moyens de production et du produit du travail le moyen de rompre l’aliénation de l’homme. Deux projets pour sauver l’humain et l’épargner des affres de la brutalité et de la bestialité de la Seconde Guerre mondiale. Mais, ces deux projets vont devenir antagonistes et cette rivalité radicale va faire craindre au monde les angoisses d’une nouvelle guerre qui, cette fois-ci avec le développement des armes nucléaires mènera l’humain vers le néant. Ce péril pèsera sur le monde jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989. Mais, si les relents idéologiques ont disparu, cette opposition prend de nouvelles formes plus politique et stratégiques aujourd’hui.
Plusieurs intellectuels, acteurs politiques et sociaux se sont rendu compte du danger que représentait cette opposition et les périls d’anéantissement pour l’humain qu’elle portait. Ils ont cherché à se mobiliser pour faire face à cette douce tentation du pire. Parmi ces initiatives, le groupe Socialisme ou Barbarie est probablement l’initiative la plus audacieuse et la plus vigoureuse du point de vue intellectuel même si son influence politique était limitée. Ce groupe a été constitué en 1946 et a exercé jusqu’à son autodissolution en 1967 une importante influence sur la vie politique et intellectuelle en France, notamment à travers sa revue théorique intitulée « Socialisme ou Barbarie » qui avait un large écho auprès des intellectuels et des militants politiques en France depuis sa parution en 1949 et jusqu’à sa disparition en 1965.
Mais, l’influence intellectuelle et politique de ce groupe trouve surtout son origine dans deux facteurs essentiels. Le premier est la présence d’un groupe de grands intellectuels qui ont animé ou été proches de ce groupe, notamment Cornelius Castoriadis ou Claude Lefort ainsi que Jean-François Lyotard qui sera plus tard l’un des animateurs de la post-modernité ou de Guy Debord qui sera la tête pensante d’un autre important courant artistique et intellectuel qui est l’internationale situationniste. L’autre élément qui explique également l’influence de ce groupe est relatif à son positionnement idéologique et politique qui se situe dans une dissidence par rapport à l’ordre en construction et cet équilibre de la terreur entre le bloc de l’Est et de celui de l’Ouest. Ce groupe rejetait dos-à-dos le stalinisme et l’autoritarisme des nouveaux régimes de l’Est comme le capitalisme triomphant et le consumérisme de masse de l’Ouest. Il appelait face à cette nouvelle tentation de l’affrontement et de la brutalité à l’avènement d’une nouvelle humanité solidaire ouverte sur l’autre. Face au rejet de l’autre et à sa diabolisation, le groupe « Socialisme ou Barbarie » militait pour un nouveau projet de libération de l’humain et de la fin de l’aliénation. Face au projet de la guerre et de la confrontation auquel menait l’opposition entre les deux mondes, ce groupe prônait une nouvelle utopie qui trouve son fondement dans la fin de la domination et l’ouverture de nouveaux horizons pour l’épanouissement de l’humain et sa solidarité internationale.
C’est à ce groupe, à son projet politique et à cette opposition entre la multitude et l’empire pour reprendre les termes de Toni Negri que me font penser les défis de la nouvelle année qui commence. Cette année sera marquée par la montée de trois dangers majeurs qui peuvent, comme au moment de la sortie de la Seconde Guerre mondiale, conduire à l’abîme et à la violence. Le premier danger est relatif à la montée du nationalisme qui s’explique par plusieurs facteurs notamment les échecs de la globalisation avec l’accroissement des inégalités sociales, le développement de la marginalisation sociale et du déclassement des anciennes classes ouvrières, et même certaines fractions des classes moyennes qui sont restées étroitement liées au fordisme hérité de la Seconde Guerre mondiale. Ces crises sociales et la remise en cause de la légitimé du projet post-national sont à l’origine de la montée du nationalisme et du refus du dépassement du cadre de l’Etat-nation pour l’organisation politique et économique. Le nationalisme gagne du terrain comme l’ont montré les élections américaines et les sondages d’opinion dans beaucoup de pays développés comme également dans certains pays du Sud. Ce nationalisme annonce la couleur en indiquant ouvertement ses priorités autour du projet de retour au projet national et enfermant la communauté nationale dans des frontières politiques et économiques fortes et impossibles à percer. Le nationalisme triomphant des guerres commerciales, des conflits et des guerres qui peut mettre le monde au bout de l’abîme.
Le second danger dont nous voyons le développement sous nos yeux c’est la xénophobie et le rejet de l’autre. Cette tendance s’explique par la perception que cet autre différend est à l’origine de nos difficultés, de notre marginalisation et de nos malheurs. Pour s’en sortir et échapper à cette crise du rapport social, il faut rejeter cet Autre, pensent les xénophobes. Et, les raisons de le rejeter ne manquent pas et trouvent leur explication dans l’irréductibilité des projets de société et l’incapacité de l’immigré, du réfugié et du sans papier de s’inscrire dans le modèle occidental et dans le projet de la modernité démocratique. Et ce rejet commence par la fermeture des frontières pour faire de l’Autre un éternel réfugié qui vit dans l’illégalité et à qui on refuse le droit à l’intégration et à la générosité. Mais, les expressions de la xénophobie et le rejet de l’Autre peuvent prendre des formes plus violentes et brutales et se traduisent par la négation de son humanité.
Le troisième danger est celui du populisme qui remet en cause le rôle des élites et met l’accent sur la cassure entre elles et le peuple. Cette cassure explique la montée de nouvelles élites politiques qui rejettent les élites traditionnelles et les systèmes politiques démocratiques. Les dernières élections aux Etats-Unis, comme les référendums sur le Brexit en Grande-Bretagne et en Italie sont annonciateurs de cette nouvelle ère qui s’ouvre et qui pourrait marquer les années à venir au niveau international. Or, les drames passés, dont la Seconde Guerre mondiale et d’autres guerres, ont montré la capacité du populisme à détruire dans les formes les plus brutales le vivre ensemble dans sa quête impossible et l’idéologie d’un homme nouveau supérieur.
La nouvelle année qui commence est annonciatrice de grands périls. La montée du nationalisme, de la xénophobie et du populisme peuvent conduire l’humain à l’abîme. Dans ce contexte nous appelons de tous nos vœux à l’émergence de nouveaux intellectuels organiques, pour reprendre la catégorie d’A. Gramsci, comme ceux de Socialisme ou barbarie à la fin de la Seconde Guerre, capables d’inventer une nouvelle multitude porteuse d’une nouvelle utopie, d’une nouvelle humanité et d’un vivre ensemble ouvert, solidaire et capable de sauver le monde du délitement de l’empire.

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