Ahmed Ghozali « Seul le peuple irakien peut arrêter Daesh » ”  

 

Premier ministre algérien en 1991-92, Sid Ahmed Ghozali a dû faire face à la montée du Front islamique du salut (FIS) et du terrorisme. Des attentats de Paris à la situation au Proche-Orient, sa connaissance de la société française et du monde musulman lui permet de porter un regard acéré sur les fractures internationales.

Ci-après des extraits de l’interview de l’ancien premier ministre algérien parue dans  « Siné Mensuel »

Comment analysez-vous les attentats de Paris ?

Ce que vous venez de vivre, les Algériens l’ont vécu mille fois plus : ça a commencé il y a vingt-cinq ans, dans l’indifférence du monde occidental et aussi d’une bonne partie des pays dits frères, isolés diplomatiquement par les puissants de ce monde qui semblent n’avoir pris conscience du terrorisme que depuis qu’il a commencé à frapper chez eux.

En France, le terrorisme peut commettre de mauvais coups, mais non s’implanter durablement. Dans une société démocratique, que l’on aime ou pas le gouvernement, on est imprégné de l’idée que l’Etat est là pour veiller à la sécurité de tous. Aussi, face à une menace grave, l’Etat peut compter sur l’appui et la coopération de toute la population. Est là pour en attester la réaction immédiate du peuple de France : voyez la propagation fulgurante du « Je suis Charlie » le 11 janvier.

En tant que président du Comité pour la défense des opposants iraniens d’Achraf (en Irak), j’ai condamné ces crimes que rien ne peut justifier et qui bouleversent les consciences.

Le terme de « terrorisme musulman » est-il pertinent ?

Il est inapproprié et très loin d’être innocent : ceux qui ont ordonné et exécuté les attentats de Paris ne sauraient se revendiquer de l’islam qui affirme sans aucune ambiguïté qu’«assassiner un homme équivaut à assassiner  l’humanité entière». Que « sauver un homme équivaut à sauver l’humanité entière » et « qu’il n’y a pas de contrainte en religion » (Le Coran, sourates 5 et 2).

Que ce soit en Orient aujourd’hui ou en Algérie hier, ce terrorisme frappe à plus de 99% les musulmans. En Irak, il tue en moyenne une cinquantaine de personnes par jour, plus de 200 000 depuis 2003.

L’islam ne permet pas qu’on tue des chrétiens, pas plus que le judaïsme ne prescrit les massacres de Palestiniens, ni que le christianisme n’a autorisé hier l’Inquisition ou les Saint-Barthélemy.

Est-ce en menant des campagnes militaires en Irak ou au Mali que les autorités pourront faire taire le terrorisme ?

Se promettre d’éradiquer les terroristes par des frappes aériennes, c’est se tromper ou tromper les autres. Seuls les peuples de la région sont à même d’enrayer un terrorisme dont l’essor et la prospérité sont liés à la rupture totale de la relation entre ces peuples et les despotismes dominants.

Il faut aussi regarder de près la responsabilité des États dans la genèse du phénomène terroriste, ces mêmes États qui se veulent alliés entre eux… dans l’entreprise dite d’éradication dudit phénomène. L’invasion américaine de 2003 a ouvert au régime iranien un immense boulevard à travers l’Irak. Il a aussitôt «promu» Daesh sous-produit d’Al-Qaïda, aux fins de chasser les Américains. Étrange déclinaison de l’ancienne relation entre les Talibans, l’Administration américaine et Ben Laden « unis » contre l’ex-URSS sur la base du paradigme de « l’ennemi de mon ennemi est mon ami». Ben Laden s’est émancipé des Américains à partir des attentats de 1998 au Kenya et en Tanzanie. On a vu la suite.

Si l’option militaire ne sert à rien, qui pourrait arrêter Daesh et comment ?

L’option militaire ne saurait, au mieux, aller plus loin que ne peut aller la légi­time défense. Quand il s’agit de traiter, non les symptômes du mal, mais ses causes profondes, seuls les peuples peuvent parvenir à une solution durable. En l’occurrence, seul le peuple irakien peut arrêter Daesh. Ce peuple n’est sorti d’une dictature que pour tomber sous le joug d’une dictature encore plus sanglante, celle du gouvernement d’Al- Maliki(1) dont il faut souligner qu’il jouit, de surcroît, à la fois de la complaisance de l’Administration américaine et de celle de la dictature théocratique voisine.

Cette situation en Irak et au Moyen-Orient nous renvoie au problème de base : la démarche des puissances envers l’évolution des choses dans le Sud, en particulier dans la sphère arabo-musulmane. Nous subissons une double peine : nous payons nos propres faiblesses et turpitudes, cela va de soi, et nous payons en plus les erreurs que font les Occidentaux dans leur propre évaluation de leurs intérêts chez nous. L’avenir nous montrera que tant que les Occidentaux préféreront s’allier aux régimes despotiques, ce sera toujours au grand profit du terrorisme et au détriment des aspirations des populations, chez nous comme chez vous.

Comment percevez-vous la communauté musulmane en France ?

Il se trouve que, dans la société française, le fond du panier est occupé par les musulmans et les Noirs. Peu nombreux sont les jeunes étreints par la discrimination qui succombent à l’extrémisme ou baissent définitivement les bras. Sans emploi ni logement, mais avec l’espoir qu’un jour viendra son tour, un jeune est capable d’endurer et de patienter des années s’il le faut. En revanche, celui qui se sent ignoré de la société, celui qui se voit un avenir bouché, qui est sûr que son tour ne viendra pas, celui-là peut devenir fou de haine envers la société. C’est valable ici comme ailleurs. En France, les ingrédients d’une rupture entre l’establishment et les populations de banlieues se sont accumulés jusqu’aux émeutes d’il y a dix ans et aux promesses que l’on sait de « nettoyer la racaille au Karcher ».

Faut-il ou non que la communauté musulmane condamne en tant que telle ces attentats ? Oui, pas plus ni moins que n’importe quel groupe humain doué de conscience. À moins qu’une telle question en cache une autre ?

Sur les caricatures, quelle est votre position ?

Un moustique qui accouche d’un massif marécageux. Un obscur journal d’extrême droite danois caricature Mohamed en terroriste, dans la totale indifférence du monde entier. Il faut attendre six mois pour que le régime iranien sorte l’affaire et pousse dans la rue des centaines de milliers de manifestants. Pour laver l’outrage fait à l’islam ? Pas du tout ! Mais pour faire pression sur le Danemark, nouveau membre du Conseil de sécurité de l’Onu sur le point de voter les sanctions économiques contre l’Iran. D’autres gouvernements prétendument musulmans s’alignent sur l’hystérie générale, hypocritement, peureusement.

Tout comme en 1989, lors de la fatwa iranienne sur Les Versets sataniques : le recteur de la Mosquée de Paris, Cheikh Abbas Bencheikh, déclarait à la presse : « Salman Rushdie est un homme libre, il écrit ce qu’il veut. L’islam que je connais est trop au-dessus de tout cela. » Cheikh Abbas a été plus fort et plus courageux que tous les gouvernements musulmans réunis. En l’occurrence, leur devoir était de rappeler à leurs populations que l’offenseur danois était cent fois moins violent et offensant envers le Prophète que ne le furent les poètes arabes de l’époque. Jamais Mohamed n’avait dit de tuer ses offenseurs.

Il se contentait de s’en remettre à un « Dieu nous départagera ». C’était pourtant à une époque où le culte du verbe en faisait une arme plus cruelle que l’épée.

Toutes ces lâchetés profitent aux extrêmes.

Les extrêmes s’entendent parfaitement. Le cocu, c’est toujours le peuple. Tout se passe comme s’il y avait une connivence tacite entre les trois forces : la force impériale, celle de l’extrémisme et celle des pouvoirs despotiques locaux. Sous le couvert d’antagonismes apparents, chacun se sustente de l’autre et s’en conforte.

Au Maghreb comme au Machrek, beaucoup s’interrogent sur la compatibilité entre démocratie et religion.

La démocratie est compatible avec l’islam. Les démocraties les plus avancées, comme l’Angleterre ou les États- Unis, ont inscrit dans leurs textes leur attachement à une religion.

Il faut distinguer la loi de Dieu, lot commun immuable de tous les monothéismes, de ce que l’on nomme la charia. Le débat sur la place de la religion dans la vie publique est permanent. Ladite charia est un ensemble d’interprétations de la loi de Dieu faites par des hommes dans des contextes donnés. Rien n’interdit de les relire avec le temps. Au contraire, l’islam le recommande. C’est l’ijtihad. 

1 Nouri Kamil Mohammed Hasan al-Maliki a été Premier ministre en Irak entre 2006 et 2014.

 

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