Ouled Mfada: Rencontre avec les oubliés de la terre

 

Source d'eau Sidi Said à Fernana

 

C’est à deux kilomètres de l’Algérie, en pleine campagne, dans une région montagneuse difficile d’accès que nous avons été généreusement accueillis par une population qui voyait pour la première fois des journalistes et des responsables. Il s’agit de l’un de ces hameaux perdus dans la montagne, ignoré de tous, bien qu’à 35 km de Fernana dans le gouvernorat de Jendouba. Une région que l’on appelle « Ouled Mfada ».

Voyage au bout de l’enfer, avec des citoyens tunisiens, si proches et pourtant si lointains…

 

Un lieu de vie improvisé

À peine arrivés, femmes, enfants et personnes âgées sont accourus à notre rencontre et ont commencé à nous raconter leurs déboires, tous voulant nous faire visiter leur « maison ». Des maisons en paille pour les plus chanceux et en tôle et autres débris improvisés pour les autres. Le béton est un luxe que personne ne peut se permettre à Ouled Mfada.

Salah, l’aîné, surnommé le sage, nous déclare d’emblée : « personne n’est jamais venu nous voir ici depuis la Révolution et même avant ! On entend des promesses quand on va voir les responsables en ville, mais on ne voit rien ! Pourtant c’est nous qui protégeons cette région depuis toujours, depuis la colonisation française et les pouvoirs en place savent qu’ils peuvent compter sur nous. »

Mais quand il s’agit de leur faciliter la vie, tous les pouvoirs qui se sont succédé les ont oubliés, ignorés même. Alors ils ont fini par développer une technique de survie locale, puisant leur eau dans les sources, cultivant de petits lopins de terre car les terrains sont rocailleux investis par la dense forêt.

« Pour chercher de l’eau il faut marcher, marcher, nous dit une dame. » À quelques kilomètres, il y a un puits et c’est là que tout le monde se sert quand le chemin est accessible. « S’il pleut, on peut boire l’eau de pluie, sinon il faut aller plus loin, trouver une source ou simplement patienter avec la soif qui vous déchire les entrailles. »

Connue par les citadins comme la région où ils viennent puiser une main d’œuvre docile et peu coûteuse, la zone de Fernana est un réservoir que certains n’hésitent pas à exploiter. Mais c’est la misère qui pousse les parents à se séparer de leurs enfants.

 

« J’envoie ma fille à Tunis travailler à 12 ans ! »

Le père d’une famille nombreuse raconte : « c’est la misère qui pousse bon nombre d’entre nous à cet extrême. Nous ne pouvons pas garder nos enfants et nous préférons les envoyer travailler à Tunis dès qu’ils grandissent un peu. C’est une façon de les protéger contre la misère et de leur donner une chance que nous n’avons pas eue. »

Moufida, une dame au verbe haut confirme : « on n’a aucune source de revenus, c’est grâce à l’Algérie que l’on survit encore. Nos maris, nos garçons vont travailler sur les chantiers là bas ou alors ils font de la contrebande d’essence. » Les hommes présents autour d’elle s’écrient : « Vive l’Algérie ! », ce qui a pour effet de l’enhardir : « nous sommes des Tunisiens oubliés par notre pays, nous survivons grâce à l’Algérie… »

 

L’école, un rêve éloigné

Pour les petits écoliers de la région, les choses sont bien plus compliquées. Il faut faire plusieurs kilomètres à pieds ou à dos d’âne pour rejoindre l’école la plus proche. « Moi j’emmène mon fils de sept ans à l’école, je l’accompagne jusqu’à la route, après il marche à pied et souvent, les voitures qui passent s’arrêtent et les accompagnent jusqu’à l’école. Mon fils met deux heures  pour aller à l’école », nous dit Amal.

Sa voisine renchérit : « moi j’ai renoncé à envoyer mon fils à l’école… D’abord c’est trop loin, ensuite, l’hiver les enseignants sont souvent absents et il y a de le boue, les loups, les sangliers ! Pourquoi est-ce que je vais mettre la vie de mon fils en danger. Je l’emmène avec moi pour travailler dans les champs. On va ramasser les pommes de terre. »

Nous avons visité l’une de ces écoles. Le gardien nous reçoit et nous montre l’état des lieux. « Regardez, ici on n’a pas d’eau, les toilettes sont très sales, il nous est impossible de les nettoyer. Regardez la poussière dans les salles de classe ! » Et c’est vrai que les conditions d’hygiène sont déplorables à cause du manque d’eau.

L’institutrice abonde dans son sens : « comment tout nettoyer ? C’est impossible. Les petits viennent en ayant rempli des petites bouteilles d’eau d’un demi litre… Difficile de transporter plus, ils viennent à pied avec des cartables déjà assez lourds. Cette bouteille, ils la gardent toute la journée pour pouvoir boire. ».

Une autre institutrice nous invite à entrer dans sa salle de classe où soixante paires d’yeux nous scrutent. Des regards pleins d’espoir mais de souffrance aussi. « Ici au primaire, les élèves ne viennent que quelques mois par an, parce que l’hiver ils n’arrivent plus à traverser les routes boueuses… Dès qu’il pleut, c’est impossible qu’ils viennent car tout déplacement devient risqué. »

 

Un début de solution ?

Elle nous confirme également ce que nous avions constaté : l’abandon scolaire s’intensifie au moment d’intégrer le collège. Les absences répétées dues au climat font que le niveau des élèves est trop bas pour espérer réussir et aller plus loin que l’école primaire. Les débuts au collège sont souvent calamiteux, avec des redoublements à répétition. Une situation qui oblige les parents à les retirer de l’école et à les envoyer travailler en ville.

Suite à cette visite dans la région de Ouled Mfada, nous avons contacté Mme Jazia Al Hammami, sous directrice au secrétariat de la femme et de la famille chargée de la femme rurale et nous lui avons exposé les multiples problèmes de la région.

Et nous avons eu la bonne surprise d’apprendre qu’un comité de pilotage a été institué, avec la participation de plusieurs directeurs issus du Premier ministère, des ministères de l’Intérieur, de la Justice, des Affaires Sociales, de l’Éducation et de la Femme et de la famille pour coordonner leur action et résoudre les nombreux problèmes de cette région enclavée.

 

Yasmine Hajri

 

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