Au fil des millénaires

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Par Alix Martin

 

 

Connaissez-vous un emplacement privilégié d’où l’on pourrait observer des pans entiers de l’histoire du pays en étant confortablement installé ? Où on pourrait, sur quelques kilomètres, découvrir d’importants aspects de la Tunisie, à partir de ce lieu qui pourrait se présenter comme un « gîte rural », à quelques kilomètres au sud-ouest du Kef.

 

Promenade dans les millénaires

Si, en sortant du Kef, vous empruntez les route qui mène à Sakiet Sidi Youssef, ou à Kasserine, indique le panneau, dès que vous avez dépassé les dernières maisons, à votre gauche, discrètement se dresse, sur une petite butte, le mausolée consacré à Sidi Abdallah Sghaier. Il est regrettable que ce mausolée soit accolé à la clôture d’un camp militaire : il est donc « inphotographiable ». Il serait dédié, dit l’histoire locale, à l’ancêtre de la tribu régionale des Charen. Le fondateur de la dernière dynastie beylicale en aurait épousé une jeune femme. On est déjà en pleine histoire.

Si vous vous arrêtez un moment et que vous vous retourniez, derrière vous, les maisons blanches du Kef cascadent sur le versant du Jebel Dyr. Le Kef, l’antique Cirta : capitale de la Numidie de Massinissa, ensuite Sicca Veneria romaine, puis Sicca Beneria chrétienne. Islamisée, elle s’appellera Le Kef, au XVe siècle mais sera, dans l’histoire, non seulement une place forte : sa Kasbah l’atteste, mais aussi un pôle religieux et intellectuel : les confréries musulmanes s’y étaient installées ainsi qu’un centre économique : en 1881, les colonisateurs signalent qu’elle est la 3e ville du pays après Tunis et Kairouan.

Une observation un peu plus attentive permettrait de remarquer que les falaises rouges du Jebel Dyr dominant la ville, ne forment pas dôme, un sommet, mais une vallée très évasée, profondément faillée.

L’histoire de la Terre nous apprend qu’à la fin de l’ère secondaire, au Crétacé, il y a plus de 65 millions d’années, presque toute la Tunisie, exceptée la région de Kasserine, était recouverte d’une mer peu profonde en général. Le passage du Crétacé à l’ère tertiaire a été marqué par le dépôt de marnes marines noires puis par d’épaisses couches de calcaire qu’on découvre au sommet du Jebel Dyr. De grands mouvements tectoniques ont soulevé des montagnes : l’Atlas, créé des failles et des effondrements importants qui n’ont laissé subsister que le fond des vallées au Dyr, à Kalaat Esnan, au Jebel Goraa près de Thibar par exemple.

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Dans la faille du Dyr, des grottes béantes s’ouvrent. Elles ont été formées sous terre par les pluies acides qui ont dissout le calcaire. Et elles ont été habitées par des hommes préhistoriques qui y ont laissé des peintures pariétales.

Les hommes du paléolithique ancien, il y a plus de 100.000 ans, on les trouve, au pied de la colline, à Sidi Zin et un peu partout dans les environs, à Koudiat Soltane par exemple où ils avaient érigé une grande nécropole à dolmens.

A Sidi Zin, on ramasse parmi les bifaces et les hachereaux, des dents d’éléphants : « Elephas atlanticus » qui ont pu mesurer 4 mètres de haut !

L’histoire de la Terre, se lisait aussi à El Haria, le long de la petite route joignant Sidi Abdallah aux Thermes romains de Hammam Melleg. On avait mis à jour, une partie de la couche alluviale séparant le Crétacé du Tertiaire : la « couche K / T », une référence mondiale ! Sa forte teneur en iridium expliquait la disparition des dinosaures par le heurt d’une énorme météorite, il y a 65 millions d’années.

Les silhouettes voisines des Jebels Slata et Jérissa : des récifs calcaires du secondaire contenant des minéraux nous ramènent à des centaines de millions d’années en arrière.

 

Notre histoire

À un kilomètre environ de l’entrée de la route menant aux « forêts du Melleg », dit le panneau, allez faire une visite au « sanctuaire » consacré à Lella Dalia : une survivance des cultes berbères comme « l’olivier sacré » croissant un peu plus loin. Il est dédié à « Oum Chlelig » qui exhausse les vœux des dames qui nouent un chiffon dans ses branches. La « dame » que l’on invoque, pour avoir des enfants, en lui offrant de la « b’sissa » dans la source de Hammam Melleg, confirme sa bienveillance en déléguant dans le ruisseau, une tortue d’eau accompagnée de ses petits !

Au sommet de la route, avant de descendre vers la vallée du Melleg, les militaires ont entouré une vieille maison de fils de fer barbelé : la ferme Musar. Messieurs Ben Bella et Bou Médiene y ont fêté l’Indépendance de l’Algérie. Les pentes de l’oued voisin recèlent encore les vestiges des abris des combattants algériens. Dans le col, les talus qui bordent la route présentent des couches d’argiles bigarrés : violet, vert ou beige !

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Derrière le Jebel Ouergha, qui borde la rive gauche du Melleg, se dresse Sakiet Sidi Youssef : la bourgade martyre en 1958.

D’un tas de vestiges d’époque romaine, émerge une stèle consacrée à une dame, berbère, qui s’est « romanisée » en se nommant « Sallustia » du nom du gouverneur romain « Salluste » et « Saturnina » en hommage à un dieu, héritier de Baal punique : « Saturne » ! Emouvant témoignage : elle a vécu 51 ans et, « Hic Situs Est » : elle est inhumée ici !

Au sud, le long de la route de Sakiet, on peut aller se promener dans la réserve des Jebel Saaddine. Elle n’a été clôturée qu’en 1998. Elle présente, sur ses trois collines, une succession de microclimats qui engendrent des écosystèmes différents. Ses 2600 hectares abritent une flore caractéristique de pins d’Alep, de genévriers de Phénicie et de belles orchidées : les Orchis simia, mauve ou anthropophora. Les inflorescences de la simia fleurissent du haut vers le bas, celles de l’anthropophora semblent bien « porter un homme » un pantin jaune ! Sa faune va de l’aigle royal à la hyène rayée endémique jusqu’à la minuscule musaraigne étrusque (2 centimètres, 2 grammes).

Des sentiers de randonnée et des aires de repos accueillent les curieux qui visiteront avec profit l’écomusée.

 

La détente

Que vous ayez parcouru les alentours en auto ou à pied – souhaitons qu’on organise des « randos » équestres dans cette région où le cheval « Berbère » a toujours régné ! – que les argiles bigarrés et le diapir : dôme de sel, du Jebel Debadib voisin vous aient rappelé des cours de géologie ou que le Melleg ait réveillé le souvenir du fleuve Muluccha : frontière du Royaume de Jugurtha, il faut nécessairement se reposer. Le gîte rural « Sidi Abdallah », situé au cœur de cette région, implanté sur un domaine de 3 hectares arboré, parfumé par les rosiers, les jasmins, les lauriers et bien d’autres plantes odorantes, offre à 22 personnes ses 7 chambres confortables et meublées avec goût. Un bungalow présente la possibilité de s’isoler un peu. Ouvert toute l’année, il propose des formules d’hébergement et d’animation diverses, en plus d’une cuisine soignée dans une ambiance conviviale. Le calme, la quiétude, le silence environnants privilégient la détente paisible, le délassement « bucolique » : on est « à la campagne » mais on bénéficie d’un confort urbain raffiné.

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Dent d'éléphant fossile 

Bien nourris et logés confortablement ! Agréablement entourés et choyés ! Guidés dans une région où les « curiosités » foisonnent : les vestiges d’époque romaine de Mustis et de Medeïna, les dolmens, les tumulus berbères d’Ellès et de Zouarine, « La Table de Jugurtha », les « Zerda » à Sidi Amor, les manifestations culturelles du Kef, les parties de chasse vers Touireuf, de pêche au Melleg, les randonnées partout, n’est-ce pas une belle « carte de visite » ?

Avec nos compagnons, nous venons souvent dans cette région pour prouver, d’une part que ces populations locales ne sont pas « marginalisées », d’autre part que des plages de l’est aux montagnes de l’ouest, il n’y a qu’un seul pays, un seul peuple.

A.M

 

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