« Rando » à la frontière

 

Zb-Table-de-Jugurtha-III


Nous affirmons régulièrement que, durant l’automne, une heure avant le coucher du soleil, la nature entière est baignée d’une lumière blonde qui permet de prendre des photos magnifiques.

Il y a quelques semaines, des amis m’ont demandé de leur trouver de vraies randonnées durant lesquelles on marche beaucoup en pleine nature. Aussi, nous leur proposons aujourd’hui, d’aller nous promener aux alentours de la Kalaat Esnam.

 

Affirmation récente

Dans la lignée des panneaux de signalisation à l’orthographe fantaisiste, la Kalaa est devenue récemment : « Kalaat Esnan » en souvenir paraît-il, d’un bandit célèbre : « Senan » qui y avait installé son Quartier général. Nous n’avons pas trouvé de traces de cette « histoire » dans les textes anciens.

Par contre, dans le rapport, conservé à la Bibliothèque nationale, de M. A. Letourneaux chargé d’une mission botanique en 1884, en Tunisie, nous avons noté qu’il écrit à la date du 29 juin : « devant nous se dresse … l’immense bloc de rocher aux bords taillés à pic … qui s’appelle Guelaat Esnam. Le nom arabe du Guelaat Esnam (la forteresse des idoles) semble indiquer qu’il s’y trouvait des statues et probablement un temple … ». En 1896, un officier géographe, le capitaine de Vauvineux note dans son rapport de mission, conservé aux archives de l’I.G.N. : « La Kalaat Esnam s’appelle encore La Table de Jugurtha … ».

Quel intérêt auraient eu deux « techniciens », et non des « historiens », à travestir la vérité ?

C’est, sans doute, une fable aussi curieuse que celle de l’arrivée des mercenaires révoltés contre Carthage, à « Sicca veneria » : Le Kef, qui n’existe pas encore car elle s’appelle Cirta ! L’historien Polype qui raconte la « guerre des Mercenaires » n’évoque d’ailleurs pas cet épisode !

Zb Table de Jugurtha II

Histoire de la table

Que n’a-t-on pas raconté à propos de ce synclinal perché, de près d’un kilomètre de long, un ovale, d’une centaine d’hectares, formé de calcaire dur à nummulites, dressé sur un énorme cône de marnes argilo-calcaires ?

Des « Ramadiya » ou escargotières : cônes de reliefs culinaires mêlés d’éclats de silex et de tests d’escargots prouvent la présence d’hommes préhistoriques au pied des falaises qui ceinturent la Table. La protohistoire, ou premiers âges des métaux, y a laissé des mégalithes et des tombeaux rupestres : « haouanet » sur le cône d’éboulis. A-t-elle été en 107 avant J.C., la dernière citadelle du roi Numide Jugurtha ?

Les populations du sud tunisien s’y sont-elles réfugiées, fuyant les conquérants arabes vainqueurs du Patrice byzantin Grégoire en 647 aux environs de Sbeïtla ?

S’est-elle appelée d’abord « Kalaa Majena » mêlée aux conflits du Moyen-âge arabe ? Le père d’Ibn Khaldoun s’y serait réfugié au soir d’une défaite !

Elle a sans doute été une des places fortes des tribus Hnencha, rebelles au bey, en 1644.

Le marabout Sidi Bou Ghanem, venu peut-être du sud marocain, a installé sa tribu tout autour de la Table. Les habitants des alentours se réfugiaient dans le village construit sur la Kalaa et dans les « grottes » creusées dans le roc, en cas de danger. Rebelles au percepteur du Bey, venu collecter les impôts accompagné d’une armée, ils lui jetaient la dépouille d’un chien en guise de paiement !

C’est sans doute le dernier endroit de la Tunisie qui ait été soumis à l’autorité coloniale !

Récemment encore, les combattants algériens pour l’Indépendance de leur pays, s’y retranchaient et campaient à ses pieds, près de Aïn Aneg !

Lieu de vie, montagne sacrée couverte de sépultures, refuge et forteresse, Kalaat Esnam fait partie depuis des millénaires de l’histoire de la Tunisie.

Zd-J-Dir

Les promenades

Déjà la montée vers La Table, soit à partir du village d’Aïn Senan, vers la face nord, soit à partir de la piste sud recouvrant une antique voie romaine, est une belle promenade, en direction des falaises grises au nord ou vers le point culminant (1271 mètres) porté par des rocs que le soleil du sud a couvert d’une patine dorée.

La visite de La Table commence au sanctuaire dédié au saint nommé : Sidi Abdel Jaouad entouré des vestiges du village abandonné et des « grottes » : sans doute d’anciens greniers souterrains.

Plus loin, les ruines d’une petite mosquée qui abrite encore un culte rural, attesté par des offrandes ou des bougies consumées ainsi que de nombreuses citernes prouvent qu’on a vécu longtemps en ces lieux. La promenade jusqu’au point culminant, en ramassant des nummulites, puis en passant à côté de l’ouverture d’une faille, offrant une descente discrète, enfin en longeant les vestiges d’un fortin d’abord numide puis byzantin, prennent plusieurs heures.

Le tour de La Table offre un panorama à 360° sur l’antique Numidie : depuis El Le Kef au nord, à Thala au sud-est, la forêt de Bou R’baïaâ au sud-ouest, masquant Haïdra / Ammaedara jusqu’au Jebel Ouenza en Algérie et la crête découpée du Jebel Slata au nord-ouest.

Les randonneurs impénitents feront tout le tour de La Table. Ils rencontreront, tout autour, des tombeaux rupestres, des mégalithes, de tout petits dolmens, dont on ignore l’usage et même une huilerie mégalithique. Ensuite, ils pourront, gagner La Table voisine : le Kef Rebiba. Elle n’est qu’à 1≈2 kilomètres au nord-est et son accès est relativement facile. Une grande piste ramène au village d’Aïn Senan.

Les environs immédiats offrent de multiples itinéraires de randonnées.

Si on emprunte la route qui sort du village, au sud, elle va vers Kalaa Khasba. A quelques kilomètres, on remarque, à droite de la route, un mur en grosses pierres. Une ouverture permet d’entrer dans la propriété d’un homme affable qui a acheté ce domaine, d’abord parce qu’il est originaire du village voisin : Bou Jabeur, ensuite, parce que ce lieu se nomme Henchir Fortnat en souvenir d’un sénateur romain, né et inhumé ici : Fortunatus. Le propriétaire des lieux voudrait faire restaurer, à ses frais, le mausolée de Fortunatus !

A peine plus loin, on pourrait partir à la recherche d’un hypogée découvert au début du XXe siècle et perdu depuis. Il serait situé entre le poste de douane dont les vestiges existent toujours et la colline du Bou Jabeur. Il figure sur la carte au 1/100.000e de la Tunisie.

Sur cette même route, après avoir franchi le pont enjambant l’oued Aneg, on peut garer sa voiture, immédiatement à droite. On marche en direction des pins et on découvre, à flanc de colline, en bordure de l’oued, un vaste « campement » de combattants algériens. Les ronds de cabanes, à demi enterrées, le tunnel de l’hôpital avec ses alvéoles latérales abritant les blessés et même quelques humbles tombes ont été creusées là.

Quelques centaines de mètres plus loin, une grande piste s’ouvre, toujours à droite de la route, à travers le camp des Algériens. Elle mène, par monts et par vaux, parmi les orchidées au printemps et les champignons en automne, sous la surveillance des milans, des corbeaux et parfois d’un aigle royal, jusqu’à la frontière algérienne balisée par un bâtiment : huilerie monumentale ou fortin, d’époque romaine, appelé : « Ksar El Aïd ».

Au printemps quand le Haut Tell est couvert de blé en herbe, émaillé de fleurs, en automne quand les labours peignent dans la campagne un camaïeu de bruns et même en hiver quand la Kalaat émerge de la neige, les « randos » de la frontière sont superbes.

Alix Martin

 

 

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