Instance vérité et dignité: En pleine zone de fortes turbulences

 

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Mohamed Ali Ben Sghaïer

 

À peine cinq mois après sa mise sur les rails, l’Instance vérité et dignité (IVD) se retrouve dans une zone de fortes turbulences. Une nouvelle démission vient de porter un coup dur à cette instance qui, dès sa création, n’a cessé de susciter la controverse. Cette 3e démission est celle de l’universitaire et essayiste Noura Borsali, qui survient dans un contexte politique agité et au cœur d’une campagne présidentielle où des candidats ne cachent pas leur volonté de revoir le fonctionnement et les règles de jeu de l’instance présidée par Sihem Ben Sedrine.


Jamais une instance constitutionnelle n’a suscitée autant de polémiques et n’a connu pareils soubresauts. L’Instance vérité et dignité, présidée par la militante controversée des Droits de l’Homme Sihem Ben Sedrine, fait aujourd’hui l’objet d’un débat particulièrement polémique. Alors que certains parlent d’une tentative de sabotage, voire d’un complot contre l’IVD, d’autres considèrent que tout ce qui se passe peut se résumer à une tempête dans un verre d’eau !

 

Trois membres jettent l’éponge 

Si Khemais Chammari, démissionnaire en juin dernier et Azzouz Chaouali, démissionnaire deux mois plus tard, ont préféré ne pas commenter leurs démissions de l’IVD, Noura Borsali, a, quant à elle, refusé de taire ce qui se passe dans les coulisses d’une instance considérée comme un jalon très important dans l’édification de la démocratie et de la justice de demain.

Dans un communiqué publié sur sa page Facebook, Noura Borsali a ouvert le feu contre la présidente de l’instance, Sihem Ben Sedrine, en appelant carrément à réviser la composition de l’IVD ainsi que sa présidence : «… mais je demeure également persuadée qu’il est nécessaire de revoir ce processus (de la justice transitionnelle) et de le rectifier pour garantir son succès. Pour cela, je joins ma voix à celles des nombreuses ONG de défense de droits humains et de justice transitionnelle pour que soient revues la loi n° 53 relative à la JT ainsi que la composition de l’IVD et de sa présidence», précise Mme Borsali. Étant donné que la loi sur la justice transitionnelle présente des défaillances et des lacunes, notamment en matière des prérogatives très larges accordées à la présidente aux dépens des autres membres, Mme Borsali appelle à faire un sondage sur le plan national pour que les Tunisiens donnent leur avis à propos de cette loi. 

Noura Borsali a enfoncé davantage le clou en donnant sa lecture quant à la réforme de l’IVD. Selon elle «deux facteurs qui n’aident aucunement l’IVD à se réformer de l’intérieur et à améliorer son fonctionnement, c’est l’appui sans failles et sans conditions de quelques institutions internationales et surtout le soutien de la Troïka et particulièrement d’Ennahdha à la présidence de l’IVD.»

Ces déclarations de Noura Borsali viennent confirmer les soupçons de nombreux observateurs et hommes politiques d’une éventuelle relation douteuse entre Ben Sedrine et la Troïka. Accusation que Ben Sedrine a incessamment rejetée, assurant que l’Instance garde la même distance vis-à-vis de tous les partis et acteurs politiques.

 

Sihem Ben Sedrine dans la tourmente

Dès son élection à la tête de l’IVD, Sihem Ben Sedrine a ouvert la voie à de nombreuses critiques acerbes. Cette nomination a mis le feu aux poudres puisque des personnalités politiques et des acteurs de la société civile dénoncent “l’alignement partisan flagrant” de la présidente de l’IVD. D’après les observateurs, son rapprochement du parti Ennahdha et du CPR ainsi que ses rapports avec les Ligues de protection de la Révolution (LPR, impliquées dans des actes de violences et qui prennent part aujourd’hui à la campagne électorale de Moncef Marzouki) la décrédibilisent.

D’ailleurs, des voix se sont élevées dès l’instauration de cette instance, redoutant que Ben Sedrine ne s’emploie à instaurer une justice vengeresse et sélective.

Quant à la présidente de l’instance, il parait qu’elle fait la sourde oreille puisqu’elle s’est montrée peu concernée par la démission de Noura Borsali en déclarant que «malgré les dernières démissions, le train de l’IVD continuera son chemin et que personne ne pourra l’arrêter». Plus tard, elle a tenté de se rattraper dans une déclaration à l’agence TAP, en disant que «toute démission constitue une perte pour l’instance», sans pour autant que ces démissions n’influencent son fonctionnement, tant que le quorum est assuré. Cette confiance reflète, selon des analystes, la politique de fuite en avant adoptée par Sihem Ben Sedrine. C’est cette politique qui a été à l’origine de cette cascade de démissions.

Pour elle, «le droit à la vérité est sacré» et il faut mettre fin à la loi de l’omerta à travers «la reddition des comptes sur les crimes du passé.»

Dans une interview accordée au HuffPost Maghreb le 13 décembre 2013, elle a déclaré avoir «l’impression que certains lobbies travaillent à disséminer une sorte d’amnésie collective et à prendre la mémoire en otage par la destruction et la désinformation.»

La présidente de l’IVD  n’a cessé d’accuser tous les gouvernements, dont notamment celui de Béji Caïd Essebsi, d’avoir omis la question des archives de la dictature dont une grande partie a été manipulée, détruite ou pillée.

Il faut dire que la relation de Sihem Ben Sedrine avec Béji Caïd Essebsi est réputée tendue, surtout après la diffusion du fameux enregistrement audio avec Hamadi Jebali dans lequel il a lourdement critiqué le comportement de Sihem Ben Sedrine et de Radhia Nasraoui. Depuis lors, BCE est l’homme à abattre.

 

À qui profite la déstabilisation de l’IVD ?

La création de l’IVD n’a évidemment pas cessé d’enflammer le débat. Certaines personnalités politiques se sont vues directement visées par cette instance. Bien que Khaled Krichi, membre de l’IVD, considère que cette instance est la “moelle épinière de la transition démocratique en Tunisie”, et que “les appels de quelques politiciens pour la dissoudre, représentent une entorse à la Constitution”, Béji Caïd Essebsi (BCE) estime qu’il s’agit tout simplement d’un règlement de comptes. BCE a déclaré, lors d’une interview accordée au journal Attounissia que “sachant que cette instance débutera son recensement depuis l’année 1955, on peut émettre des doutes sur son fonctionnement. On comprend qu’il s’agit d’un règlement de comptes.”

À cause de son rapport antinomique avec une instance qui se trouve aujourd’hui déstabilisée après cette vague de démissions (on murmure l’annonce de prochaines démissions), BCE se trouve actuellement au cœur des critiques notamment après la victoire de son parti aux législatives. Le président de Nidaa Tounes fait l’objet d’une campagne frénétique l’accusant, ainsi que son parti qui aura la charge du pays durant les cinq prochaines années, de “comploter” contre le processus de la justice transitionnelle et de vouloir bloquer les travaux de l’IVD qui s’apprête à entamer ses activités au début du mois prochain. Faut-il rappeler que BCE, ainsi que certains dirigeants de son parti, ont appelé à limiter les prérogatives de l’IVD et à en réviser la composition, voire de la dissoudre ?

Par contre, une autre lecture s’impose aujourd’hui quant à tout ce qui se passe au sein de l’instance. Béji Caïd Essebsi n’a aucun intérêt, du moins dans cette période électorale, à ce que ce sujet soit évoqué.

Au contraire, il semble, d’après des analystes, que certains partis ont l’intention de rappeler la partie “sombre” de l’histoire de BCE, candidat à la présidentielle dont les chances de gagner sont avérées. Il s’agit, d’après ces lectures, de tenter d’affaiblir les chances de Béji Caïd Essebsi.

La multiplication des défections au sein de l’IVD  pose à nouveau la question de sa neutralité, mais aussi de sa viabilité.

 

 

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