Béji Caïd Essebsi: De l’ardeur du militant au responsable politique

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Par Hajer Ajroudi

 

Le premier tour a abouti à l’ascension de deux candidats finalistes pour la présidentielle, Mohamed Moncef Marzouki, président provisoire sortant et ancienne figure de l’opposition à Ben Ali et Béji Caïd Essebsi, compagnon et disciple de Bourguiba, plusieurs fois ministre, président du Parlement à l’ère de Ben Ali et chef efficace du gouvernement postrévolutionnaire. Le président provisoire sortant promet d’être le rempart au retour de la tyrannie. Dans sa campagne il joue sur cette peur. Béji Caïd Essebsi vante les aspects positifs de ce même passé : souveraineté, enseignement, santé, statut de la femme, etc. Pour mener sa campagne, il s’appuie sur les aspirations des Tunisiens à préserver leur modèle de société et à retrouver la sécurité et la stabilité.

 

Béji Caïd Essebsi débute son parcours politique en 1938. Sa carrière compte depuis cette date plusieurs étapes et ministères. Il a été à la tête de l’Intérieur, de la Défense et des Affaires étrangères sous Bourguiba. À l’ère Ben Ali il a été pour une courte durée président du Parlement. 

Les débuts du militantisme de Béji Caïd Essebsi dans la lutte pour l’indépendance ont été marqués par une tentative d’opération clandestine visant à déposer une bombe sur la voie ferrée reliant Tunis au Sahel. Une fois la bombe fabriquée, il en parla à son initiateur dans le parti du Néo-Destour, Slimane Ben Slimane et à Ali Zlitni qui l’en dissuadent. C’est après cette expérience qu’il rencontre Bourguiba sans l’approcher.

À Paris, il suit des études de droit tout en continuant à militer. Vice-président de l’Association des étudiants musulmans nord-africains, il parvient  à obtenir sa licence puis à regagner Tunis. Devenant avocat, il se consacre à la défense des militants tunisiens.

Après l’indépendance, il débute sa carrière au sein du gouvernement de Bourguiba, où il est nommé, entre autres, chef de la Sureté nationale, ainsi que Secrétaire d’État adjoint à l’Intérieur chapeauté alors par Taïeb Mhiri. C’est ce qui suscite aujourd’hui la polémique autour du rôle qu’il aurait joué alors dans la torture des yousséfistes. Béji Caïd Essebsi continue ensuite son ascension, depuis 1965 où il est nommé ministre de l’Intérieur, jusqu’à son départ de la vie politique au début des années 70, alors nommé ambassadeur en France suite à un conflit au sein du parti, appelé à l’époque Parti socialiste destourien, PSD. Il réintégrera la vie politique quand Mohamed Mzali a été nommé Premier ministre, en 1981.

Suite au coup d’État du 7 novembre 1987, Béji Caïd Essebsi devient député, puis président de la Chambre des députés jusqu’en 1991, date à laquelle il quitte à nouveau la scène politique.

 

Chef du gouvernement postrévolutionnaire et champion de l’opposition à la Troïka

Le gouvernement de Mohamed Ghannouchi, formé suite à la fuite de Ben Ali le 14 janvier 2014, n’aura tenu que deux mois avant de démissionner suite à la pression populaire. Béji Caïd Essebsi est alors appelé à être chef du gouvernement par Fouad Mbazâa, président par intérim de la République tunisienne. Sa principale réalisation alors a été d’avoir réussi l’organisation des élections du 23 octobre 2011 et assuré l’alternance pacifique au pouvoir ayant mené la Troïka, Ennahdha, le CPR et Takattol au pouvoir et la formation de l’Assemblée nationale constituante, chargée de rédiger une nouvelle Constitution. Il est alors remplacé, le 24 décembre de la même année, par Hamadi Jebali, Secrétaire général d’Ennahdha, grand vainqueur des élections.

Plus d’un an après, Béji Caïd Essebsi revient à la scène politique en créant Nidaa Tounes (l’Appel de la Tunisie), en avril 2012, en opposition au gouvernement de la Troïka. Aujourd’hui, âgé de 87 ans, il est candidat au second tour et son parti est majoritaire au Parlement suite aux élections du 23 novembre 2014.

Il représente ainsi l’emblème de l’opposition contre la Troïka et est perçu par bon nombre de Tunisiens comme unificateur et sauveur.

Béji Caïd Essebsi a brillé durant les campagnes législatives et présidentielles par un discours patriotique, moderniste et unificateur. Il s’est montré rassurant envers la population tout en jouant sur l’émotion lors de ses meetings et sur la nostalgie bourguibiste. Il a affirmé sa vision de l’avenir de la Tunisie et de celle de l’État ainsi que de son «prestige». Béji Caïd Essebsi se veut l’emblème de la Tunisie.

Néanmoins, les résultats des législatives du 23 octobre 2014 ont mis en évidence une rupture. Au nord, sympathisants en majorité de Nidaa Tounes et de Béji Caïd Essebsi et un sud, majoritairement favorable au parti Nahdha. Le Sud a été en partie un foyer des yousséfistes, Salah Ben Youssef est originaire de Djerba, mais a aussi été marginalisé pendant des décennies, à l’époque de Bourguiba et ensuite de Ben Ali, ce qui a probablement contribué au rejet de la population sudiste d’un passé bourguibien dont s’inspire Béji Caïd Essebsi.

Ceux qui veulent rompre avec le passé bourguibien ne souhaitent pas voir Béji Caïd Essebsi revenir au pouvoir ou encore devenir président, d’autant que l’intégration de RCDistes à Nidaa Tounes, renforce ce rejet envers et le parti et la personne de Béji Caïd Essebsi. Le discours du candidat et du président sortant, Moncef Marzouki, joue d’ailleurs sur ces deux éléments : alimenter la peur du retour du passé et approfondir le sentiment d’injustice dans la population des régions marginalisées, leur rappelant toujours que les ères Bourguiba et Ben Ali n’ont rien apporté à leurs régions.

Aujourd’hui, Béji Caïd Essebsi se présente comme le garant de la démocratie, des libertés et du modernisme en Tunisie et promet aussi de restituer le prestige de l’Etat et ramener la sécurité nationale. Il promet aussi de lever l’iniquité sociale et régionale et de rétablir les équilibres, Nord Sud et Est Ouest, en matière de développement et de lutte contre le chômage. Mission difficile mais pas impossible.

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