Après les élections législatives et présidentielles, la bataille décisive va commencer

J’ai eu ces temps-ci l’occasion de répondre à des demandes d’interviews filmées. Quoique le travail de mes interlocuteurs me paraisse plutôt satisfaisant, j’éprouve le besoin de coucher par écrit mes sentiments sur la situation de la Tunisie au lendemain des élections législatives : habitude du vieux «graphomane» (selon l’expression de Milan Kundera) que je suis, impression permanente que l’oralité laisse du flou dans les idées exprimées, ne permet pas toujours de faire ressortir l’importance relative de tel ou tel argument, fait parfois oublier d’indiquer une réflexion qui vous paraissait intéressante, sentiment, que je sais injustifié et peu charitable, que l’interviewer met en avant ce qui peut l’intéresser le plus, autant de raisons me poussent à écrire un article qui synthétise en quelque sorte ce que je peux dire sur ces sujets.

Il faut commencer par rappeler que j’ai depuis longtemps donné mon sentiment sur ces élections : j’ai condamné le mode de scrutin de liste choisi par la «commission Yadh Ben Achour» qui, abritée derrière un huis-clos (voulu par Fouad M’bazza, ancien président de la Chambre des députés de Ben Ali, et Béji Caïd Essebsi, ancien responsable destourien et ex-collaborateur de Ben Ali) a imposé, sans la moindre information, encore moins consultation populaire, ce mode, éminemment favorable aux seuls partis politiques : ceux-ci ont allégrement profité de l’aubaine qui faisait d’eux, absents de la Révolution, les décideurs du destin de cette dernière par le biais des élections pour l’Assemblée constituante d’octobre 2011. Et j’ai eu l’occasion de dire en quoi le scrutin du 26 octobre allait être, selon moi, une nouvelle façon de détourner la Révolution de ses objectifs et d’écarter des décisions  ceux qui l’ont faite. Le même mode de scrutin choisi par ceux qui en avaient bénéficié et n’avaient pas su mériter la confiance des Tunisiens allait rendre la participation populaire encore plus faible qu’en 2011. Et en effet le taux de participation aux élections législatives, rapporté à celui des élections à la Constituante (c’est-à-dire au nombre d’électeurs potentiels, les Tunisiennes et Tunisiens en âge de voter) est très loin des chiffres annoncés (près de 70% des inscrits) puisqu’il avoisine plutôt les 30%, ôtant une bonne partie de la légitimité des élus. On peut dire que les vainqueurs, avec environ 1.250.000 voix, ne sont approuvés que par 12 ou 13% des Tunisiennes et Tunisiens, ce qui limite considérablement leur légitimité, voire leur liberté de manœuvre.

Et en ce qui me concerne, je suis heureux, en n’ayant pas participé au vote, d‘avoir refusé de cautionner une nouvelle usurpation de la représentation populaire et de m’être retrouvé aux côtés de tous les sans-voix et sans attente de solution venant de ceux qui seraient plutôt le problème que la solution : le fossé entre la société politique et la société populaire prend des dimensions d’abîme, il ne semble pas qu’un quelconque dialogue puisse se nouer entre elles. Cela est notamment dû au manque d’imagination de cette société politique qui continue à considérer, même dans une phase révolutionnaire, la démocratie représentative comme la panacée, mais cela est un autre débat.

 

La victoire de la peur

La bipolarisation qui s’est dégagée de ce scrutin, apparemment grâce au vote utile, est tout d’abord le résultat de l’incapacité politique de tous les partis battus, je devrais dire laminés, à afficher une identité propre, comme cela est confirmé a contrario par le relatif succès des trois formations qui ont fait mieux que survivre, je cite sans ordre Afak Tounes, le Front populaire et l’UPL.

Il faut dire que la justification de ce vote utile se trouve dans la dominante imprimée à ces élections où, dans chaque camp, il s’est agi, non pas de choisir une orientation ou un programme positif, mais de barrer la route à l’autre, de se manifester contre lui ou de défendre des positions en danger. Cela résulte, bien évidemment, de l’incapacité des deux mastodontes à proposer des alternatives politiques, des solutions crédibles aux problèmes du pays, causes de la Révolution et conséquences des mesures inefficaces, voire complètement fausses, prises par les gouvernements successifs depuis janvier 2011. Cela devrait faire réfléchir sur le lieu et sur les acteurs des décisions salvatrices, nous y reviendrons.

Mais, depuis 2011, cette incapacité a été couverte par des débats idéologiques, artificiels au vu des revendications de la Révolution. Ces débats ont été dominés par la peur de l’autre ; peur que les uns et les autres ont alimentée consciencieusement, par l’arrogance et l’agressivité affichée et surtout par la surestimation disproportionnée des dangers que l’autre fait courir : l’État théologique, qu’auraient voulu construire les uns, la volonté des autres de renouer avec la répression et de renvoyer en prison ceux que la Révolution avait fait libérer complètement. Que ces arrière-pensées aient existé est une chose, mais bâtir une politique sur la peur des projets, supposés ou affirmés, de l’adversaire en est une autre : le but de la compétition politique devient alors uniquement de s’assurer le pouvoir d’État, de façon à ainsi interdire à l’autre de réaliser ses desseins.

Entre-temps l’on oublie, ou l’on feint d’oublier, les choses les plus importantes : on ne peut se poser les questions du pouvoir que grâce à la Révolution, parce que la Révolution les a mises à l’ordre du jour, mais l‘essentiel n’est pas ces questions, il se trouve dans le succès pour certains (ou l’échec pour d’autres) de cette même Révolution qui permettra aux uns ou aux autres de réaliser tout ou partie de leurs projets, cela dépendra de l’adaptation de ces projets aux nécessités de la situation et de leur capacité à mobiliser.

En d’autres termes, ce n’est pas l’existence d’un projet théocratique ou autre qui fait de ses tenants des gens dangereux : il ne le serait pas si ses adversaires, en ne partant pas perdants, luttaient pour que ce projet ne recueille pas l’adhésion populaire, essentiellement en se montrant les défenseurs des revendications populaires et donc en faisant porter le débat sur ces revendications et leurs solutions. Cette façon de faire aurait dû aussi être celle des islamistes : ne pas condamner l’adversaire pour sa supposée attitude antireligieuse, mais, en gagnant l‘adhésion populaire à leur action politique en faveur de la Révolution, écarter d’eux tout danger de retour en prison. Comme leurs adversaires ils ont adopté la stratégie de la peur qui conduit inéluctablement à la haine et à l’excommunication de l’adversaire, ce qui rendra plus hasardeux les projets de gouvernement d’union nationale.

Dans cette stratégie de la peur les grands gagnants sont les tenants de la contre-révolution, qui font petit à petit émerger l’idée que «c’était mieux avant», «cette pseudo-Révolution a généralisé l’indiscipline», «on ne respecte plus l’État», etc. Aujourd’hui, grâce à ces peurs alimentées encore par celle du terrorisme, dont on rend les islamistes en partie responsables, nous en sommes déjà au stade où d’anciens démocrates qui avaient lutté contre les régimes d’avant 2011 s’allient avec les tenants de ces régimes par crainte des islamistes… Sont également gagnants de cette stratégie ceux des islamistes qui ne sont pas prêts à changer de comportement et à jouer le jeu de la compétition démocratique, parce que cette attitude leur permet de regrouper leurs forces, d’éviter les débats face au danger…

Ainsi donc, les grands partis politiques ont joué, dans la préparation de ces élections, sur la peur et, dans la sphère politique complètement séparée des préoccupations populaires, ont en grande partie réussi. Nidaa Tounès est le grand vainqueur de ces élections, ayant le mieux su capitaliser les peurs de la petite bourgeoisie urbaine et son besoin de sécurité que la menace terroriste agitée habilement au bon moment (spécialement à l’approche des élections) a complètement fait passer de son côté. Mais peut-on dire que les islamistes sont battus ?

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Une victoire à la Pyrrhus ?

Tous ceux qui ont fait un vote utile ont voulu barrer la route à Ennahdha, remettant à plus tard, après la défaite de leur adversaire, les débats et contestations au sein du camp que nous dirons «non-religieux» (pour éviter les appellations controversées «laïc» ou «séculier»). Mais il va leur falloir attendre, car la victoire électorale sur les islamistes n’est pas assez nette pour permettre de diviser Nidaa Tounes entre ses tendances apparemment contradictoires. Pire, elle risque d’aboutir à une coalition avec le parti Ennahdha, devenu, par la grâce de ces élections qui devaient le mettre à terre, l’arbitre des contradictions au sein de Nidaa et la force qui lui permettra ou non de gouverner. Que vont alors devenir ceux qui, après avoir justifié par le danger islamiste leurs alliances, autrefois improbables, se sont faits les champions du vote utile ?

Le discours actuel de Taieb Baccouche, considéré généralement comme chef de file de cette tendance, en tentant de justifier l’éventualité d’une alliance avec Ennahdha, insiste lourdement sur la volonté de ne pas revenir au parti unique. Mais, face au retour triomphant des figures du RCD, en particulier au sein de Nidaa, lui sera-t-il possible de garder longtemps son poste dirigeant et de telles positions ? En d’autres termes, sera-t-il le fourrier ou la victime des probables tentatives de retour au parti unique, sous prétexte notamment de la nécessité d’avoir un État fort (affirmation récurrente de Béji Caïd Essebsi) pour garantir la sécurité et la reprise économique ?

Et tous ceux, au sein de Nidaa, qui ont affirmé que les nombreuses couleuvres qu’ils avaient avalées étaient un moindre mal, supporteront-ils encore longtemps un tel régime alimentaire ? Je ne leur ferai pas l’insulte de le supposer, mais j’ignore complètement comment ils feront. Je suppose que l’on va entrer dans une zone de grandes perturbations atmosphériques dans ce parti et que son unité actuelle risque d’être sérieusement mise à mal dans un proche avenir.

De toute manière, la victoire de Nidaa ne lui permet pas d’espérer avoir un gouvernement véritablement stable : ou bien ce parti pourra avoir une majorité sans Ennahdha et il rencontrera deux écueils sérieux, l’appétit de ses associés (sans parler des réticences de ses propres membres) et l’existence d’une opposition forte et disciplinée à l’Assemblée, ou bien il réalisera une alliance avec Ennahdha, ce qui lui imposera des concessions de taille et lui amènera des ennuis dans son parti, mais également parmi ses électeurs qui ont voté pour lui pour ne pas avoir d’islamistes au gouvernement. Et l’on sait ce qui est arrivé à Ettakattol, abandonné par de nombreux militants et électeurs pour avoir participé au gouvernement avec Ennahdha dans la Troïka, mais cette logique est-elle toujours celle de ce genre de militants et d’électeurs ?

En tout état de cause, la situation semble ingérable à terme et parait devoir être marquée par l’immobilisme et l’instabilité. Cela pose la question d’une éventuelle dissolution de l’Assemblée et de l’organisation de nouvelles élections. Cette éventualité donne un relief particulier aux prochaines élections présidentielles : le rôle du président deviendra alors essentiel, il décidera du moment et de la façon dont la dissolution et les élections auront lieu, de l’éventuelle suspension de la Constitution, etc. Cela présage d’une grande dureté de la compétition à venir, contrairement à toute prévision.

 

Tirer les conclusions : passer de la sphère politique centrale à la sphère citoyenne locale et régionale

Il y aurait encore à dire sur ces élections, en particulier sur l’énorme quantité d’argent qui a été déversée, au mépris de la loi, sur les électeurs, dont on a parfois acheté les voix aux enchères, faisant fleurir de nouveaux métiers temporaires, ceux des courtiers en élections, aptes à monnayer les suffrages, ceux de recruteurs de candidat-e-s rémunéré-e-s… Mais, de ces choses que tout le monde connaît, les instances se gardent de parler et elles n’entraîneront vraisemblablement ni enquêtes ni annulation de résultats…

Tout cela n’a qu’une importance relative au regard de la véritable usurpation de la souveraineté populaire par les partis qui auront installé leurs représentants à la Chambre et qui essayeront de diriger le pays avec toutes les difficultés évoquées.

Passons donc sur les acrobaties des uns et des autres, sur le futur déroulement des élections présidentielles, sur le bourbier dans lequel se trouvera la société politique et intéressons-nous à la façon dont les citoyens, les composantes (muettes à ces élections) de ce peuple vont pouvoir récupérer cette souveraineté pour laquelle ils ont renversé la dictature et que la nouvelle Constitution leur reconnaît. Mieux, cette Constitution leur fournit, en instaurant la décentralisation, le lieu et le mode de récupération progressive de cette souveraineté. Puisque, au niveau national, ils ne sont pas équipés, ne possèdent pas les moyens de faire entendre leurs voix, qu’ils le fassent aux niveaux local et régional et deviennent ainsi les interlocuteurs obligés du pouvoir central.

Il faut donc maintenant dépasser les élections législatives et présidentielles et se préoccuper des véritables échéances, les élections locales et régionales et s’intéresser à la manière dont elles vont être préparées. S’il y a des chances pour que les partis politiques présents au Parlement pèsent pour que le mode de scrutin continue de les favoriser, les citoyens sont beaucoup plus conscients que, dans ces élections, l’aspect partisan est secondaire devant les liens personnels des candidats avec leurs électeurs et la solidité de leur volonté de servir la communauté. Ils savent aussi qu’il s’agit de faire constamment pression sur les élus pour qu’ils soient fidèles à leurs engagements.

Il paraît urgent d’ouvrir un débat sur certaines questions fondamentales que la Constitution ne pouvait aborder : les niveaux des assemblées, leurs compétences, leurs pouvoirs, leur budget et sa provenance, leurs rapports avec le pouvoir central… Sur tous ces aspects, une très profonde rupture doit se produire avec les institutions et leurs modes de fonctionnement d’avant la Révolution, car c’est réellement là que va se concrétiser la transformation révolutionnaire de la société tunisienne, que va démarrer le processus de transformation des Tunisiennes et des Tunisiens en citoyens conscients et actifs. Devant l’inévitable immobilisme du pouvoir central, devant ses tentatives pour garder le monopole des décisions du pays, la lutte citoyenne pour faire de la décentralisation une réalité vivante et, indirectement, la lutte pour le respect de la Constitution, est la voie du réveil de la Révolution, de la satisfaction de ses revendications.

Que commence dès à présent, loin des calculs politiciens liés aux élections présidentielles, ce débat national, que les citoyens expriment leurs désirs, leurs espoirs et leurs volontés et ne laissent pas les députés décider seuls de leur sort, que débute aussi une réflexion sur ce que doit être le mode de scrutin de ces élections : l’on pourra alors s’atteler à la solution des véritables problèmes du pays, on pourra mobiliser les énergies créatrices de la jeunesse et envisager de sortir définitivement de l’actuelle conception de l’État-providence…

 

 Gilbert Naccache

 

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